• GUILLAUME TALVAS III, Fils de Robert II de Bellême, et son successeur aux comtés d'Alençon, du Sonnois, etc.

    (1112 à 1171.)

        Fils de Robert II de Bellême et d'Agnès de Ponthieu, Guillaume III, également surnommé Talvas, avait, dès 1105, succédé à sa mère au comté de Ponthieu. Son père s'empara sur lui de cette seigneurie et en conserva la jouissance jusqu'à l'époque de sa captivité; la grande jeunesse du fils semble, au reste, légitimer cette usurpation du père, qu'on pourrait plutôt regarder comme une tutelle, quoique les chroniqueurs du temps l'envisageassent sous un autre jour. 

        Au moment où Robert tomba au pouvoir de Henri, pour ne jamais recouvrer sa liberté, toutes ses seigneuries furent dévolues à son fils. Henri, voulant profiter de la cession que le roi Louis le gros avait été en quelque sorte contraint de lui faire, de la ville de Bellême et des domaines en dépendant, vint en faire le siège la dernière semaine d'avril 1113. il avait, dans ce dessein, réuni toutes ses forces à celles de Thibault, comte d'Anjou ; de son gendre, Rotrou III; de Foulques d'Anjou et d'un grand nombre d'autres illustres paladins et seigneurs des environs. Émery ou Haimeric, sire de villeray, commandait dans Bellême pour Guillaume, fils de Robert. Après des efforts incroyables, une lutte surhumaine et des flots de sang répandus, la ville et le château furent pris le 3 mai, après un siège de trois jours seulement. 

        Le donjon, nouvellement réparé, fut aussitôt rasé. Henri en possession de cette place, une des plus fortes du royaume, la donna à Rotrou, son gendre, comte du Perche, et depuis cette époque la famille des Talvas ne put jamais y rentrer.

        Henri, après la mort de son fils unique, Guillaume Adelin, noyé en passant de Normandie en Angleterre, le 25 novembre 1120, avait accordé la main de Mathilde, son unique fille légitime, veuve de l'empereur Henri V, à Geoffroy, surnommé Le Bel, comte d'Anjou, avec la promesse de plusieurs places fortes en Normandie pour dot. 

        Le beau-père, refusant de mettre son gendre en possession des châteaux promis, il en résulta une rupture. Guillaume Talvas, ami d'enfance et dévoué corps et âme au duc d'Anjou, devint suspect au roi, qui le fit citer à comparaître à sa cour. L'exemple de son père était trop récent pour lui permettre de tomber dans le piège. Au lieu d'obtempérer à la citation d'Henri, il se retira dans ses forteresses de Peray, Mamers et autres, qu'il avait dans le Sonnois, sous la protection du comte Geoffroy. Henri pour s'en venger, s'empara d'Alençon et d'Argentan, qu'il fit considérablement fortifier. 

        En vain Mathilde mit tout en œuvre; en vain elle eut recours aux prières et aux larmes pour réconcilier Talvas avec le roi son père, le monarque resta inflexible; la haine qu'il portait à la maison de Bellême était trop violente pour se relâcher en rien envers aucun membre de cette famille. Le roi Henri 1er étant mort le 1er décembre 1135, Guillaume de Bellême profita de la circonstance pour rentrer, les armes à la main, en Possession de ses domaines séquestrés en Normandie. Étienne, comte de Mortain, appuyé sur la loi des fiefs, se prétendant, à défaut d'hoirs mâles, héritier de son oncle, le roi d'Angleterre, s'empara de son trône. 

        Guillaume Talvas, chaud partisan de Geoffroy, époux de Mathilde, unique et légitime héritière de Henri, dont elle revendiquait la couronne, se trouva en opposition avec tous les plus puissants seigneurs du pays, savoir: Rotrou, comte du Perche; Richer, sire de L’aigle; le Seigneur de Claire ou Cleray; Jean de Neuville, évêque de Sées, ; celui de Lisieux et grand nombre d'autres illustres personnages qui avaient reconnu Étienne pour duc de Normandie; l'Alençonnais devint le théâtre de toutes les horreurs qui accompagnent une guerre civile. 

        L'année suivante, 1136, Talvas suivit le comte d'Anjou à son expédition dans le pays d'Hyesme contre les partisans de soit compétiteur, mais bientôt ses propres affaires le rappelèrent dans ses domaines, où il craignait une irruption de la part du comte Rotrou III, à qui Étienne avait donné Moulins-la-Marche, ainsi que de la part de Richer de L’Aigle, qui en avait reçu Bonsmoulins.

        Guillaume épousa Alice, fille du duc de Bourgogne et veuve du comte de Toulouse; il en eut trois fils et deux filles; l’aîné, nommé Guy, fut comte de Ponthieu; le second nommé jean, hérita du comté d'Alençon et des seigneurs du Sonnois et de Sées; le troisième nommé Philippe, mourut dans l'enfance et fut inhumé au chœur de l'église de l'abbaye de Saint-Martin de Sées.

        L’aînée des filles, nommée Adala ou Adèle, épousa Juhel, premier du nom, seigneur de Mayenne, dont sortit une nombreuse postérité; la seconde, nommée Helia, fut mariée en premières nom à Guillaume III, comte de Varennes, et en secondes à Patrice d'Évreux, comte de Salisbury, en Angleterre.

        Le comte d'Alençon profita de la paix qui survint pour prendre la croix. Louis VII, dit le Jeune, se préparait à partir pour la Terre sainte. Guillaume l'accompagna avec le comte de Ponthieu, son fils aîné. ils s'acheminèrent vers les champs de la Palestine l'an 1147. Arrivés à Éphèse cette même année, l'infortuné Talvas eut la douleur de perdre son fils, qu'une maladie grave enleva à son amour dans toute la fraîcheur de la jeunesse. Le portique de la grande église de cette antique et célèbre cité reçut les restes mortels de ce jeune paladin, qui y fut inhumé avec toute la pompe due à son rang.

        Au retour de cette expédition, dont l'issue fut si. fatale aux croisés, Guillaume se trouva en butte à de nouveaux malheurs. Henri II, dit Plantagenêt, alors roi d'Angleterre, exigea de lui la cession d'Alençon, de la Roche Mabile et des terres qui en dépendaient, sous prétexte d'y changer quelques coutumes abusives qui s'y étaient introduites sous la domination des Bellême, et dont il ordonna aussitôt la réforme. 

        L'an 1168, le jeune comte de Ponthieu, fils de Guy II, mort à Éphèse et petit-fils de Talvas, ayant refusé un passage sur ses terres à Mathieu, comte de Boulogne, qui venait au secours d'Henri II, alors en guerre avec le roi de France, Louis le jeune, le roi d'Angleterre, transporté de fureur, pénétra avec ses troupes dans le pays de Vimeu (Picardie), dépendant du comté de Ponthieu, y mit tout à feu et à sang : plus de quarante villages devinrent la proie des flammes. 

        Le roi de France, pour venger son vassal, entra en Normandie et brûla le château de Chêne brun; Henri, par représailles, se jeta sur les terres françaises et incendia à son tour les châteaux de Brézolles et de Châteauneuf-en-thymerais, appartenant tous deux à Hugues de Châteauneuf.

    Non content de cet acte de vengeance, il exerça encore ses fureurs et ses brigandages sur une partie du grand Perche. Affligé à l'excès des malheurs de son petit fils, Guillaume, hors d'état de lutter contre son puissant oppresseur, fut contraint de s’en tenir à une compassion stérile.

        La paix entre les deux rois ayant enfin succédé à tant de désastres, Henri en profita pour faire creuser de profondes tranchées qui séparaient la Normandie d'avec le Perche; les nombreux vestiges qui en restent du côté de Long pont, Moulins-la-Marche, Après, les Genettes et autres lieux, portent encore aujourd'hui le nom de Fossés le roi. 

        Ils sont une preuve évidente que, depuis la cession de Moulins au comte Rotrou III, les terres du Perche n'étaient plus bornées par la Sarthe, mais quelles rasaient le château de Sainte Scholasse et se prolongeaient jusque vers L’Aigle.

        Guillaume Talvas mourut le jour de saint-Pierre, 29 juin 1171. Les chroniqueurs ne sont pas d'accord sur le lieu de sa sépulture. Suivant des mémoires de l'abbaye de Perseigne, la chapelle Saint-Jean, de l'église de cette maison , aurait reçu sa dépouille mortelle, que d'autres mémoires de l'abbaye de Saint André en Gouffern, d'accord avec I'Histoire des grands officiers de la couronne, prétendent avoir été déposée dans le chœur de cette dernière église, du côté de l'épître.

    L'histoire ne reproche à ce seigneur aucun des actes de férocité dont s'était souillée sa famille du côté paternel. il fonda à lui seul plus de maisons religieuses que tous les Talvas ses prédécesseurs.

              1-En 114 5, il fit bâtir, dans sa forêt de Perseigne en Sonnois, une magnifique abbaye de l'ordre de Cîteaux.

    2- Dès l'an 1130, il avait fondé celle de Silly ou Saint André-en-Gouffern, et celle de Vignats;

    3- En 1138, celle de Valloires, en Picardie;

    4- En 1159, la grande et riche abbaye de Saint-Josseaux-Bois, sur les confins de l'Artois ;

    5- Les prieurés de Mamers et de la Cochère. Il donna de grands biens aux abbayes de Saint-Évroult et de Saint Martin de Sées.

    On lui connaît six enfants naturels :

    1er- Robert dit Samson, seigneur des Aulnaux ;

    2ème- Robert dit Garenne, seigneur de Garenne en Roullée;

    3ème- Hugues de Blerlay, seigneur de Cerisé, près Alençon;

    4ème- Robert dit de Neuilly, seigneur de Longray par son épouse;

    5ème- Jean d'Alençon, archidiacre de Lisieux, curé et archidiacre de Boitron;

    6ème- enfin, Jeanne d'Alençon, femme de Payen de Couesme, seigneur de Lucé.

    Il est le dernier des Talvas qui ait possédé le Bellémois .


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    ROBERT DE MONTGOMMERY

    dit Robert Il, de Bellême, surnommé le Diable

    (1083 à 1117.)

    Premier fruit de l'union de Roger de Montgommery et de Mabile de Bellême, Robert naquit vers l'an 1050. Il eut pour parrain le célèbre et vertueux Thierry de Mathionville, abbé de Saint-Évroult. Ce pieux personnage, ainsi que Robert, abbé de Saint-Martin de Sées avait eu le rare privilège de mériter les bonnes grâces de Mabile, qui le désigna elle-même pour tenir son premier né sur les fonts du baptême, tant est grande l'influence de la vertu sur les cœurs, même les plus dépravés.

    Robert après le décès. de sa mère, en 1082, fut investi, l'année suivante, de la seigneurie de Bellême, du vivant de son père, qui ne mourut que onze ans plus tard, Il joignit à son nom de famille le surnom de sa mère, et se lit appeler Robert Il de Belléme C'est sous cette dénomination, plutôt que sous celle de Montgommery, qu'il est désigné dans les histoires de France et d'Angleterre. il fit ses premières armes sous le célèbre Guillaume-le-Conquérant, dans la guerre qu'il eut à soutenir contre le comte d'Anjou, Foulques Réchin Le duc de Normandie avait donné à Robert son fils aîné, l'investiture du comté du Maine; Foulques, avant réussi à se concilier la bienveillance des Manceaux, chassa du comté, à l'aide des habitants révoltés, toutes les garnisons normandes, dont une grande partie fut massacrée.

    Le conquérant, à cette nouvelle, résolut de faire un exemple en déployant la plus grande sévérité contre les auteurs de cet attentat. C'était en 1073 ; il entra dans le Maine à la tète d'une armée formidable, composée de troupes normandes et anglaises. La province ne tarda pas à devenir le théâtre de toutes sortes d'horreurs. Robert de Bellême fut armé chevalier par Guillaume lui-même, au siége de Fresnay-le-vicomte, place très forte à cette époque.

    Guillaume-le-Conquérant, attaqué par une maladie qui le mit aux portes du tombeau avant la conquête de l'Angleterre désigna Robert, soit fils aîné, pour lui succéder au duché de Normandie. Dirigés par l'ambition et l'amour du pouvoir qu'ils devaient partager, Robert de Bellême, qui s'était attaché à ce dernier dès l'enfance, Yves et Albéric de Grantemesnil et quelques autres jeunes chevaliers du même âge, suggérèrent au fils du duc de solliciter son père à le mettre en possession du duché de Normandie et du duché du comté du Maine. Le duc, avec raison, fut sourd à toutes les propositions de ce genre.

    En vain Robert revint cent fois à la charge; ses démarches restèrent toujours sans résultat satisfaisant pour lui. L'orgueil du jeune prince, stimulé par ses imprudents conseillers, fut profondément blessé de ce refus opiniâtre; il songea alors à lever l'étendard de la révolte contre l'auteur de ses jours. "Hugues de Châteauneuf, beau-frère de Robert de Bellême, Robert de Bellême, Guillaume de Breteuil, Roger, fils de Richard de Bieufaite, Robert de Malbray, Guillaume de Moulins la marche, Guillaume, de Rupierre et plusieurs autres jeunes paladins, fils des plus puissants barons du Perche et de la Normandie, ne balancèrent pas à prendre part à cette ligue criminelle et s'unirent à ce fils dénaturé pour combattre son père, A la tète de cette escorte, ce nouvel Absalon erra pendant cinq ans dans les États étrangers.

    Pour se ménager l'affection de ses complices et les attacher à sa cause, il leur avait concédé des domaines de son père, avec la promesse formelle d'augmenter leurs richesses à proportion des succès qu'il obtiendrait lui-même. Ceux-ci, de leur côté, renouvelèrent leurs protestations de dévouement, en l'assurant que leurs bras et leur vie étaient entièrement à sa disposition.

    Sorti de soit pays natal, le fils du Conquérant alla d'abord trouver ses oncles, Robert le frison, comte de Flandre, et Odon, archevêque de Trèves. il parcourut ensuite, à la tête de sa petite troupe, la Lorraine, l'Allemagne, l'Aquitaine et la Gascogne, exposant ses prétendus griefs aux dires, comtes, châtelains et puissants seigneurs qui dominaient dans ces contrées, et dont la plupart étaient ses parents.

    Fatigué à la fin de tant de courses et de démarches inutiles, nouvel enfant prodigue, Robert sentit l'aiguillon du remords et parut rentrer en lui-même ; mais la colère et l'indignation d'un père justement irrité semblaient ne lui laisser aucune espérance de pardon.

    Dans cette extrémité, le fugitif eut recours au roi de France, Philippe 1er. Ce prince, touché de son malheur, lui fit un gracieux accueil et l'envoya au château de Gerberoy, en Beauvoîsis.

     

    Les grands seigneurs et évêques des environs firent tant, qu'ils amenèrent une réconciliation, qui ne fut cependant que d'une bien courte durée : les reproches fréquents du roi à son fils sur sa nonchalance et son apathie habituelles, les mauvaises plaisanteries de ses deux frères, Guillaume et Henri, envenimées par quelques jeunes chevaliers, dans une expédition que préparait le Conquérant contre le comte du Perche, Geoffroy III, décidèrent l'orgueilleux et imprudent jeune homme à se révolter de nouveau c'était dans la ville de L'Aigle, et voici quelle fut l'occasion de cette nouvelle équipée :

    Les deux frères puinés de Robert, qui avaient l'affection de leur père, voyaient d'un mauvais œil que leur frère aîné fut, malgré sa conduite précédente, investi du duché de Normandie, qu'il s'arrogeât des distictions et tranchât du petit souverain en s'entourant d'une foule de jeunes chevaliers qui lui formaient une espèce de cour. Un jour donc, Guillaume et Henri se rendirent dans la maison d'un nommé Calcège, bourgeois de L'Aigle, où résidait Robert, leur aîné. Là, suivant l'usage des jeunes paladins de l'époque, ils se mirent à jouer aux dés sur la terrasse, firent beaucoup de tapage et jetèrent de l'eau sur leur frère et ses amis, placés au-dessous d'eux.

    Yves et Albéric de Grantemesnil, indignés de cette espièglerie s'en plaignirent à Robert et lui dirent

    "Pourquoi donc souffrez-vous cet outrage? Ne voyez-vous pas vos frères, là-haut au-dessus de nous qui, par mépris, nous couvrent d'ordures? Seriez-vous assez peu clairvoyant pour ne pas sentir ce que cela signifie?"

    Si vous ne punissez pas cet outrage, vous ne vous en relèverez jamais, il n'en fallut pas davantage pour entraîner Robert dans de grands égarements, car dès la nuit suivante il quitta avec sa suite la cavalerie du roi, se rendit à Rouen et mit tout en œuvre pour s'emparer du château ; mais la vigilance de Roger d'Ivry, qui en était gouverneur, fit échouer l'entreprise.

    Ce seigneur, qui était échanson du Conquérant, fit sur-le-champ expédier des dépêches à son souverain pour l'informer de ce qui se passait. Transporté d'une juste fureur à la nouvelle de ce second attentat, le roi, renonçant pour le moment à ses projets de guerre contre le comte du Pervite, avec lequel il se réconcilia par politique, quitta brusquement L'Aigle marcha à grandes journées vers Rouen, sa capitale, et donna l'ordre de saisir tous les rebelles. Ceux-ci, terrifiés de cet ordre inattendu, ne savaient comment faire pour échapper au danger; quelques-uns furent pris, mais le jeune prince parvint à s'évader suivi des deux fils de Grantemesnil et de plusieurs autres, surtout de son favori, Robert de Bellême, qui le conduisit encore chez son beau-frère Hugues, seigneur du Thymerais.

    Celui-ci, comme la première fois , fournit volontiers un asile au prince, et mit à sa disposition ses forteresses de Châteauneuf, de Regmalard, qui s'appelait alors Raimolast, de Sorel , de Brezolles et toutes les autres qui lui appartenaient. Ils s'en firent quelque temps une retraite, d'où ils exerçaient leurs ravages sur les terres de Normandie.

    Guillaume fit séquestrer tous les biens des coupables et en employa le revenu à récompenser le zèle des troupes qui le suivaient.

    Une conflagration générale fut le résultat de cette nouvelle guerre; la confusion était au comble; partout un affreux désordre régnait dans tous les esprits; point de famille dans le Perche et dans la Normandie où la hideuse anarchie n'eût mis la division.

    Chacun , suivant sa manière de voir, prenait parti pour le roi ou pour son fils et, au mépris des lois les plus sacrées de la nature, les pères étaient armés contre les enfants et ceux-ci contre leurs pères ; la voix de la raison et celle de la religion n'étaient plus écoutées; la passion seule avait accès dans les cœurs.

    Le roi Guillaume, dans cette extrémité, cherchant par tous les moyens à intéresser à sa cause les plus puissants seigneurs de l'époque, fit, comme on l'a vu, sa paix avec le comte du Perche, et parvint, à force de présents et d'argent, à le mener avec lui au siége de Regmalard, qui était dans sa mouvance et un des plus forts remparts des révoltés.

    La forteresse de Regmalard étant le dernier retranchement des rebelles dans la contrée , cette place une fois rendue par Guilfier de Villeroy, qui en était commandant (à l'occasion de l'assassinat de son père; comme on le verra ailleurs), le jeune Robert de Normandie fut obligé de chercher avec ses satellites d'autres asiles, en parcourant encore différents pays.

    Comme Robert de Belléme était un des plus chauds partisans du rebelle, et que la mort de Mabile, sa mère, l'avait fait mettre en possession des domaines de la maison de Belléme dès 1083 le roi Guillaume fit placer des garnisons dans les châteaux de Bellême, d'Alençon et dans toutes les autres places fortes qui lui appartenaient, et dont Roger de Montgommery, père du coupable, percevait les revenus.

    Ces châteaux furent d'un grand secours au Conquérant dans la guerre qu'il eut à soutenir en 1084 contre le sire de Beaumont, vicomte du Mans, renfermé dans sa forteresse de Sainte-Suzanne. Ce seigneur résista pendant quatre années entières à toutes les forces du roi et de ses alliés, de sorte que le Conquérant, tout redoutable qu'il était, se vit enfin contraint à proposer un accommodement à l'intrépide vicomte, qui l'accepta.

    Ce siége mémorable dans nos annales coûta la vie à plusieurs puissants barons de Normandie, entre autres à l'intrépide sire de L'Aigle Richer, qui, blessé d'un coup de flèche que lui décocha un jeune homme caché derrière un buisson, ne survécut que très peu de temps à sa blessure.

    Robert de Belléme, lassé de tant de fatigues inutiles, désespéré d'ailleurs du peu de succès des tentatives, insensées qui, loin de le conduire aux honneurs et à la gloire qu'il s'en était promis, n'amenaient au contraire que des résultats désastreux et préjudiciables à ses intérêts rentra dans le devoir et fit sa paix avec le roi Guillaume en désertant les drapeaux de son fils. On ignore l'époque précise de cette détermination, mais elle avait lieu avant 1086 car, à cette époque, il était de retour à Bellême et prononça, en qualité de seigneur de cette ville, dans un différend qui s'était élevé entre l'abbé de Jumiéges et celui de Saint Maximin d'Orléans, au sujet dit prieuré de Dame Marie, près Bellème.

    Tant de contrariétés jointes aux fatigues Inséparables des expéditions entreprises par le roi Guillaume pour mettre son fils à la raison, contribuèrent puissamment à altérer sa santé. Cependant, malgré tant de justes motifs de la plus légitime sévérité envers l'auteur d'aussi criminels attentats, comme un bon cœur ne peut se démentir, Guillaume , malgré les malédictions qu'il avait tant de fois prononcées contre son fils aîné, lui confirma en mourant l'investiture du duché de Normandie; et la couronne d'Angleterre fut pour Guillaume, son second fils. Un occident enleva à ce glorieux, monarque sa puissance et la vie, le 9 septembre 1087. Voici quelle fut l'occasion de cette catastrophe :

    Depuis cinquante-deux ans ce prince régnait sur la Normandie, et depuis vingt et un ans sur l'Angleterre. il espérait, pendant longtemps encore, cueillir, au sein d'une vieillesse heureuse et tranquille le fruit de ses nombreux et célèbres travaux. Il était à Rouen, où le retenait l'excessif embonpoint qui, malgré ses fatigues guerrières, I'incommodait depuis quelques années.

    Le roi de France, Philippe 1er, informé de son indisposition, s'écria en plaisantant : " Quand ce gros homme relèvera-t-il donc de ses couches ? " Cette innocente raillerie, rapportée au Conquérant, le piqua si vivement, qu'il s'écria aussitôt, outré d'indignation : " Dites à Philippe que je me propose d'aller incessamment faire mes relevailles à Notre-dame de Paris, avec dix mille lances en guise de cierges."

    L'effet suivit de près la menace. Bientôt Guillaume pénétra, à la tête de son armée, dans le Vexin français, s'empara de Mantes, qu'il réduisit en cendres avec ses habitants, vengeant ainsi une simple plaisanterie par une cruauté atroce contre d'innocents et paisibles citoyens.

    Déjà il marchait sur Paris, avec une ardeur et une impétuosité que l'âge et la souffrance n'avaient point ralenties : un large fossé se présente; il veut le faire franchir à son cheval, qu'il presse vivement; le coursier s'élance, s'abat; le guerrier tombe, et une chute le conduit au tombeau. Le bras de Dieu, vengeur de l'innocence, l'attendait ait passage ; la voix du sang des victimes de Mantes avait pénétré jusqu'à son trône.

    Robert de Normandie, qui s'était retiré chez le comte de Ponthieu, beau-père de Robert de Bellême, n'eut pas sitôt appris la mort du roi son père, qu'il se rendit de suite en Normandie et prit, avec la possession de ce duché, le nom de Robert Il. Bellême, qui de son côté avait à traiter d'affaires de la plus haute importance avec le Conquérant, dont il ignorait la mort, était en route pour aller le trouver. informé de la catastrophe en arrivant à Briosne, il rebroussa aussitôt chemin pour se rendre en diligence à Alençon, d'où il chassa la garnison royale il en fit autant à Belléme et dans toutes les autres places occupées par les gens du roi. Rentré de cette manière en possession de ses domaines confisqués, maître de ses forteresses, il partit à l'instant pour la cour du nouveau duc, son ami de cœur et d'enfance, dont il n'avait déserté la bannière que de concert avec lui et en désespoir de cause.

    Accueilli par le duc, Belléme prit rang parmi les premiers favoris du prince, avec Odon, évêque de Bayeux, et Eustache, comte de Boulogne. Ces hommes à caractère remuant et dévorés d'ambition, sentant qu'ils ne pourraient, sans blesser leurs intérêts, servir le nouveau roi d'Angleterre et le duc Robert, à qui, depuis longtemps ils s'étaient voués corps et âme, résolurent de trancher la difficulté en détrônant le nouveau monarque, pour unir sur la tête de Robert, sous prétexte qu'il était l'aîné , le diadème royal à la couronne ducale de Normandie ils s'en ouvrirent au duc qui, entrant avec joie dans leurs vues, applaudit à leur projet de passer en Angleterre pour tout disposer, en attendant qu'il pût aller les rejoindre au commencement du printemps, à la tète d'une armée formidable.

    Arrivés en Angleterre après les fêtes de Noël, que chacun suivant l'usage du temps, avait passées dans ses terres, les conspirateurs travaillent, sous divers prétextes plausibles en apparence , à mettre en état de défense les places que la conquête de Guillaume ler leur avait procurées dans ce pays. Roger de Montgommery, père de Robert de Bellême, malgré son attachement bien connu à la personne du Conquérant, qui l'avait désigné en mourant pour être un des tuteurs de soit fils, Guillaume il, nouveau roi d'Angleterre, fut assez faible pour forfaire dans cette circonstance aux lois de l'honneur et de la conscience, en abandonnant la cause de son pupille, pour prêter aux rebelles l'appui de son crédit. Plusieurs puissants seigneurs suivirent ce pernicieux exemple.

    Le jeune roi, malgré les précautions de Roger pour ne pas éventer son projet, fut loin de donner dans le piége et ne tarda pas à découvrir la trame ourdie contre sa personne; alors, sans laisser à ses ennemis le temps de réunit leurs forces, il plaça au centre de son armée le sire de Montgommery et les autres principaux meneurs, paralysant par là l'effet de leur mauvais vouloir; car les officiers attachés au roi avaient ordre de se saisir de leurs personnes à la moindre apparence de trahison.

    Les choses ainsi disposées, il marcha droit aux places des révoltés. Comme il n'ignorait pas les résultats fâcheux que pour rait amener la défection de Roger de Montgommery, une fois connue du publie, en politique habile, le jeune roi, dont le trône était encore si mal affermi et le sceptre si peu assuré dans ses mains, sut adroitement ménager Montgommery en feignant d'augmenter la confiance qu'il avait en lui. Il l'entretenait plus fréquemment, lui témoignait une amitié sans bornes, lui demandait des conseils pour se diriger dans l'administration de ses États, lui assurant avec la franchise la mieux simulée qu'il était tout prêt à déposer le fardeau du diadème royal si lui et ses autres tuteurs le jugeaient convenable.

    Cette conduite du jeune monarque fit naître des remords dans l'âme du mandataire infidèle, qui abandonna la cause des conjurés pour prêter à celle de son pupille toute la force de son appui. Tout plia alors devant l'armée royale, qui fut aussitôt maîtresse de chaque place insurgée, à l'exception toutefois de la redoutable forteresse de Rochester, principal boulevard des révoltés, que Robert de Bellême était parvenu à surprendre, et où il s'était renfermé avec deux de ses frères, Odon, évêque de Bayeux, Eustache de Boulogne et une garnison nombreuse et aguerrie.

    Paraître devant la place et l'emporter d'emblée malgré son importance, fut pour les troupes du roi l'affaire d'un instant. Investie au mois de mai, elle fut serrée de si près, que bientôt les assiégés n'eurent d'autres ressources que dans la clémence du vainqueur, en demandant à capituler, ce qu'ils firent en envoyant au roi des parlementaires chargés de négocier la capitulation.

    Guillaume se montra d'abord sourd à toutes les prières et sollicitations que lui adressèrent les députés des rebelles. La mort, suivant lui, devait expier une tentative aussi criminelle, et mettre fin aux machinations odieuses de ces artisans de révolte, toujours disposés à de nouveaux crimes de ce genre, toujours graciés et toujours relaps ; aussi jura-t-il, dans son inflexibilité, de prendre de vive force dans leurs repaires les perfides auteurs de la révolte, en se promettant de les faire aussitôt attacher à la potence ou de les condamner à expier leurs forfaits dans des tortures inouïes, suivant l'usage de ces temps barbares, dont le siècle actuel peut à peine se faire une idée.

    Alarmés de ces dispositions du monarque et redoutant l'exécution de sa justice, aussi rigoureuse qu'expéditive pour les coupables, le sire de Montgomery et les autres grands d'Angleterre et de Normandie, qui avaient des parents dans la place assiégée, allèrent trouver le roi et tâchèrent de le calmer par tous les moyens possibles. Après lui avoir exposé leur dévouement sans bornes à sa personne, ainsi qu'à celle de son illustre père, ils ajoutèrent qu'après avoir vaincu par sa valeur ces hommes lâches et tremblants, il devait pardonner à des coupables humiliés et repentants; que la clémence, principale vertu des rois, pères de leurs sujets, devait tempérer leur sévérité, et qu'une éclatante victoire pouvait bien suffire à sa gloire, lui opposant la clémence de David envers Sémeï, qui l'avait maudit, ainsi qu'envers le criminel Absalon; enfin, ils lui citèrent ces vers, d'un célèbre poète latin :

     

    Parcere prostralis sit nobilis ira Leonis tu quoque fac pariter quisquis dominaris in orbe ".

     

    Vaincu par ces raisons, le roi se laissa enfin désarmer, plutôt en considération des suppliants que par commisération pour les coupables, qu'il avait su, depuis longtemps, apprécier à leur juste valeur. Non seulement il leur lit grâce de la mutilation et de la mort, il porta encore la clémence jusqu'à leur permettre de sortir du château avec armes et bagages, à la condition toutefois de ne jamais reparaître sur le sol d'Angleterre, où toutes leurs propriétés furent confisquées au nom du roi. Cette capitulation eut lieu au commencement de l'été 1088.

    Odon demanda en grâce au roi, son neveu, de défendre aux musiciens de jouer de leurs instruments à la sortie des assiégés de Rochester. Irrité de cette demande, Guillaume qui méprisait ce traître, déclara hautement qu'il ne l'accorderait pas pour mille marcs d'or. Les rebelles sortirent donc au bruit des bruyantes fanfares des trompettes royales.

    L'artificieux et perfide Odon, si indigne du sacré caractère qu'il déshonorait, par une conduite beaucoup plus chevaleresque et mondaine qu’ecclésiastique, fut ainsi chassé d'Angleterre et dépouillé pour toujours des vastes domaines qu'il possédait dans ce royaume. il retourna à Bayeux tout couvert de confusion.

    Comme le repos était pour Odon chose intolérable, au lieu de réfléchir sur ses fautes passées et de réparer ses scandales par les larmes du repentir et par une conduite plus en harmonie avec la sainteté de son ministère, il chercha au contraire de nouvelles occasions d'exercer en Normandie son orgueilleuse domination. La honteuse inertie du duc Robert, son neveu, exclusivement livré à la mollesse et à la dissolution, lui fournirent un prétexte plausible pour s'emparer, sous son nom, du gouvernement de ce beau pays qui, entre les mains d'un chef aussi incapable, se trouvait en proie a tous les fléaux possibles.

    Voici le tableau que nous fait, sur l'état de cette contrée, à cette époque, l'historien contemporain, Ordéric Vital: La province entière, dit-il, était dans la désolation; les brigands parcouraient en troupes les bourgs et les campagnes, et des bandes de voleurs se livraient à tous les genres d'excès contre un peuple désarmé et sans défense Le duc ne prenait aucune mesure contre ces malfaiteurs qui, pendant huit ans, sous ce prince faible, exercèrent leurs fureurs sur cette malheureuse population : les églises étaient pillées et dévastées, les monastères avaient à déplorer de pareils ravages; les moines et les religieuses étaient réduits à la plus grande détresse.

    Chaque jour était marqué par des incendies, des brigandages et des meurtres; et le malheureux peuple, en proie à d'excessives calamités, était partout plongé dans la plus profonde désolation. Toute la Normandie était remplie de scélérats disposés à toutes sortes d'attentats; partout le crime sans frein se montrait aux regards étonnés sous les formes les plus hideuses et les plus révoltantes; l'impudicité la plus effrénée ne cherchait plus de voiles; l'aimable pudeur avait perdu toute espèce d'empire sur des scélérats dignes d'être brûlés vifs; partout l'adultère profanait publiquement la couche conjugale, etc.

    En vain les évêques, en vertu de l'autorité divine, lançaient l'anathème sur ces scélérats, l'orgueil et la lubricité leur opposaient partout une invincible résistance. En différents lieux s'élevaient de nouvelles forteresses d'où les enfants de ces brigands, nourris comme de jeunes louveteaux, s'élançaient de toutes parts pour semer le carnage parmi les timides brebis. C'est ce qu'atteste en tous lieux le pays dépeuplé et la multitude encore gémissante des veuves et autres gens sans défense.

    Telle était la situation déplorable de la Normandie à l'époque dont nous parlons, ce qui fournit à Odon un prétexte bien fondé de se mettre à la tête des affaires pour suppléer à l'inexcusable nonchalance de Robert.

    Henri, surnommé Cliton, troisième fils du Conquérant et comte du Cotentin, n'eut pas plutôt été informé de la reddition de Rochester et de la défaite des conjurés, qu'il passa en Angleterre pour réclamer auprès du roi, son frère la succession de leur mère. Guillaume fit à Henri le plus gracieux accueil et lui accorda tout ce qu'il pouvait désirer. Joyeux d'un aussi heureux résultat, le jeune prince fît ses adieux à son frère et se disposa, après un séjour d'environ trois mois à sa cour, à repasser en Normandie. Robert de Bellême qui, par la faveur de son père et de quelques autres favoris du roi, était rentré en grâce et avait recouvré tous ses biens, voulut profiter de l'occasion pour retourner en France, dans la compagnie du coude du Cotentin.

    Quelques artisans de discorde, jaloux de la réconciliation de Bellême avec le roi 'Angleterre et de l'intimité qui semblait unir les deux jeunes frères, au préjudice du duc Robert, leur aîné, crurent devoir perdre Henri et Bellême dans l'esprit de ce dernier, voulant par là les priver, en Normandie, de l'influence dont ils semblaient jouir en Angleterre. Mêlant donc le mensonge à la vérité, ils insinuèrent au duc que son frère Henri et Robert de Bellême avaient, à son préjudice, traité avec Guillaume le Roux, et qu'ils s'étaient liés à sa personne par l'obligation du serment.

    Le trop crédule Robert, connaissant la bravoure et la puissance des deux chevaliers inculpés et redoutant beaucoup le résultat de leur prétendue entreprise, demanda l'avis de l'évêque de Bayeux et les fit arrêter.

    Comme ils descendaient sur le rivage, des troupes envoyées à dessein saisirent les deux chevaliers et les jetèrent dans les fers. Henri fut enfermé à Bayeux et Bellême au château de Neuilly près d'isigny ils furent mis l'un et l'autre sous la garde d'Odon, évêque de Bayeux.

    Quelque temps après Robert de Bellême fut transféré dans les prisons de Falaise.

    Le sire de Montgomery, informé de l'arrestation de son fils Robert, obtint aussitôt un congé du roi et passa en toute hâte dans la Normandie et dans le Perche; il plaça aussitôt de fortes garnisons dans toutes ses forteresses pour résister au duc de Normandie; Alençon, Domfront et tous les autres châteaux furent munis de vivres et de tous les objets nécessaires pour opposer à l'ennemi la plus vigoureuse résistance. il sut attacher à sa cause les habitants du Maine, qui avaient secoué le joug du duc.

    Odon, hors de lui-même et irrité au dernier point contre le roi d'Angleterre, pour l'affront qu'il en avait reçu, croyant voir dans Roger un envoyé de ce - prince pour préparer les voies à la conquête de, la Normandie, jeta feu et flamme, et mit aussitôt en jeu toutes les ressources de sa chaleureuse éloquence dans un très long discours qu'il adressa à Robert II, son neveu, contre Roger de ,Montgomery et la famille des Talvas, seigneurs de Bellême, pour engager le due à attaquer Montgomery et à s'emparer de toutes les forteresses des Bellême avant la descente du roi d'Angleterre en Normandie. Une partie du discours de ce prélat est empreinte de grandes vérités ; le portrait qu'il trace de la famille des Talvas n'est point exagéré, il est conforme à tout ce qu'en out dit les historiens du temps.

    La première expédition du duc commença par le siège du château de Ballon, où commandait, pour les Bellême, Payen de Mondoubleau qui, avec ses adhérents, s'était réfugié dans cette place ils opposèrent aux assiégeants la plus intrépide résistance. Osmond de Gasprée, un des plus braves officiers du duc, y trouva la mort, le Il, septembre 1088.

    Enfin la garnison, après des prodiges de valeur, voyant diminuer ses forces, car un grand nombre de chevaliers de part et d'autre perdirent la vie dans ce siège, fut contrainte de capituler, faute de bras pour prolonger la résistance dans une lutte aussi inégale. Après une

    capitulation au moins aussi glorieuse pour les vaincus que pour les vainqueurs, la garnison de Ballon, Manceaux et Normands, accompagnèrent le duc au siège de Saint-Cénery, place alors formidable, où la famille de Bellême, qui depuis longtemps en avait dépouillé les Giroye s'était retirée comme dans une forteresse inexpugnable. Un intrépide chevalier, unissant à une taille gigantesque et à des forces athlétiques une bravoure à toute épreuve, Robert Quarrel, seigneur de Condé sur Sarthe, était chargé par Montgomery de la défense de ce château. Tous les efforts des assiégeants vinrent échouer contre sa vaillance jusqu'au moment où la place, manquant de vivres et de munitions, se trouva hors d'état de pouvoir être défendue.

    Le duc alors s'en rendit maître, et ne rougit point de flétrir sa trop facile victoire par un acte d'atrocité que ne petit même excuser la barbarie de l'époque ; car, au lieu de rendre hommage au mérite et à l'éclatante valeur d'un ennemi désarmé, il eut la cruauté de lui faire crever les yeux et d'ordonner la mutilation de tous les autres braves qui avaient secondé ses généreux efforts.

    Aussitôt que Robert fut maître de Saint-Cénery, Geoffroy de Mayenne et plusieurs autres seigneurs manceaux, vinrent le supplier de rendre cette place à l'héritier légitime, Robert Giroye. ils lui présentèrent ce jeune seigneur avec l'allocution suivante :

    Illustre duc, voici un jeune chevalier, votre cousin qui, victime de la spoliation exercée par les Bellême sur ses pères, n'a, dans son Malheur, trouvé d'autre voie de salut que le chemin de l'exil. Les seigneurs normands, souverains dans la Pouille, lui ont procuré une noble hospitalité. La confiance et la justice de ses droits l'amènent aujourd'hui à vos pieds, pour vous offrir son bras et son épée, et réclamer en même temps l'héritage de ses aïeux, ce même château de Saint-Cénery, possédé par son père, qui perdit la vie en le défendant. "

    Convaincu de la justice de cette réclamation, le duc n'hésita pas à rendre Saint-Cénery à Giroye, après lui avoir fait l'accueil le plus favorable.

    Effrayés du sort de Robert Quarrel et de ses nobles compagnons d'armes, les partisans de la même cause, renfermés dans les châteaux de Bellême et d'Alençon, étaient bien résolus à rendre ces places au duc à sa première réquisition. Mais Robert abandonna son entreprise. incapable de soutenir longtemps le rôle énergique si heureusement commencé, il céda à l'ascendant de son apathie naturelle et regagna son palais pour s'y livrer à ses orgies journalières. L'armée fut congédiée et chacun retourna dans ses foyers.

    Une conduite si insensée ranima l'espérance de l'habile et politique Montgomery qui, connaissant à fond le caractère du duc, sut, pendant cet intervalle de paix, négocier si finement sa réconciliation, qu'il eût bientôt dissipé toute les préventions que lui avait suggérées son oncle dans son éloquente et chaleureuse harangue. Les choses en vinrent même au point que Robert de Bellême vit briser ses fers pour devenir bientôt plus puissant qu'il n'avait jamais été.

    Les prévisions de l'évêque de Bayeux ne tardèrent pas à se réaliser. Bientôt le trop faible et trop crédule Robert Il eut à se repentir de sa criminelle inertie et de son indigne faiblesse ; bientôt il sentit les déplorables suites de la mystification dont il avait été la dupe; car, Robert de Bellême, illégalement emprisonné, se voyant libre de ses chaînes, devint plus furieux, plus intraitable et plus fier que jamais.

    Outré de l'affront qu'il avait reçu du duc en récompense de son inaltérable dévouement à sa personne et à sa cause, il jura d'en tirer une horrible vengeance. L'effet suivit de près la menace, car durant les quinze années qu'il resta en Normandie, sous le règne du duc Robert Il, Bellême donna un libre cours à toutes ses fureurs, jeta le pays tout entier dans la plus affreuse confusion, sut soustraire, par sa ruse et son crédit, un grand nombre de vassaux à l'obéissance du duc et augmenter ses domaines des terres qu'il démembrait du duché de Normandie.

     

    Portrait de Robert de Bellême , son caractère, sa cruauté, qui lui valurent le surnom de Robert le Diable.

     

    A une taille gigantesque, majestueuse et imposante, Robert unissait une force de corps prodigieuse; il était fin et pénétrant, d'une bravoure à toute épreuve, très entreprenant, d'un excellent conseil, éloquent dans ses discours et le plus habile de son temps dans l'art de construire des forteresses, très versé dans la connaissance des affaires, même les plus épineuses. mais ces différentes qualités étaient ternies en lui par les vices les plus odieux et les penchants les plus exécrables : la fourberie, l'avarice, une ambition sans bornes, une lubricité effrénée et surtout une cruauté et une férocité excessives en firent un des plus farouches tyrans qui aient jamais existé pour le malheur de l'espèce humaine.

    Etranger à tout sentiment d'humanité, il éprouvait une espèce de volupté à faire périr les hommes dans les tourments. Plus vicieux à lui seul que ses quatre frères ensemble, il s'empara de leurs biens et les dépouilla de tout ce qu'ils possédaient dans le Perche, la Normandie et le Maine, de sorte qu'il mit en sa main tous les domaines de sa famille. Point de nobles dans ces contrées, point de châtelains grands ou petits qui, victimes de sa perfidie et de ses insidieuses machinations, ne sentissent la pesanteur de son joug par les guerres injustes qu'il leur suscitait témoins entre autres l'illustre Rotrou III, comte du Perche; Robert Painel; Robert de Nonant; les sires de Saint-Cénery et de la Ferté-sur-Huisne (aujourd'hui la Ferté-Bernard); Robert Giroye et Bernard qui, en butte à sa haine féroce, en furent poursuivis, tourmentés, humiliés, harcelés et tortures en mille manières. Une infinité d'autres seigneurs et baron de l'époque passèrent, après l'incendie de leurs châteaux, la spoliation de leurs biens et la dévastation de leurs domaines, du faite des grandeurs et de l'opulence aux derniers degrés de la misère et de l'abjection.

    Pour comble d'horreur, Plus infortunés encore, un certain nombre de ces déplorables victimes du plus sanglant despotisme se virent tronquer les membres; les uns, un bras les autres, une jambe; d'autres eurent les yeux crevés, etc. Tout le pays enfin, sous le joug de ce monstre, dont le langage humain ne petit exprimer la scélératesse, présentait l'image de la désolation la plus complète.

    Continuons, avec Ordéric Vital, de dérouler sous les yeux de nos lecteurs le tableau des atrocités inouies dont ce tigre à face humaine, cette hyène toujours altérée de sang, fut seul l'artisan dans notre malheureux Perche à l'époque dont nous parlons.

    Ce n'étaient pas seulement les gentilshommes du voisinage de ses terres qui eurent à gémir de cette froide cruauté : Robert n'envisageait dans ses semblables qu'une machine dont la destruction lui était profitable. Digne fils de la tigresse qui lui donna le jour; sans foi, sans loi, sa fureur s'étendait également au clergé et au peuple. Point de classe dans la société qui

    fût à l'abri de ses coups; l'habitant des châteaux, des cloîtres et de la plus humble chaumière sentit tour à tour la pesanteur de son bras.

    Malheur aux religieux et à tous les autres ecclésiastiques qui étaient sur ses domaines: la spoliation et le pillage de leurs demeures, les mauvais traitements, les avanies continuelles et les outrages de tout genre venaient à chaque instant fondre sur eux, suivant le caprice de ce farouche despote.

    Rien n'était capable d'amollir le cœur de bronze de ce nouveau Pharaon, ni les plaintes, ni les supplications, ni les larmes. En vain les évêques, défenseurs naturels des troupeaux confiés à leur sollicitude, employaient tour à tour la douceur et la sévérité, le suppliaient ou lançaient contre lui l'excommunication ; tout cela, loin de le ramener à des sentiments plus humains, ne servait, au contraire, qu'à alimenter sa fureur et à lui faire grossir le nombre de ses attentats.

    Son nom seul était une puissance; chacun, à tout instant, tremblait de devenir sa victime. L'autorité des rois venait même s'éclipser devant la sienne, si quelqu'un d'entre eux osait le menacer de punir ses forfaits.

    Ses amis mêmes, si tant est qu'il en eût, n'étaient pas à l'abri de ses fureurs; car, pour peu

    que le caprice l'en prit, cette bête féroce, ne craignant ni Dieu ni les hommes, sourde à la voix de la nature, inaccessible à l'aiguillon du repentir, ne connaissant ni parents, ni amis, ni autorité, ni rang, brûlée par la soif du sang humain, éprouvait du plaisir à repaître sa vue des différents genres de supplices qu'elle faisait subir à ses victimes.

    Ceux qu'il faisait jeter dans ses horribles cachots devaient s'attendre aux plus affreux tourments de la part de ce bourreau de son pays, dont la scélératesse et la férocité surpassaient encore celles des Néron, des Dèce et des Dioclétien. Ces révoltants spectacles, ces scènes d'atrocité le faisaient trépigner de joie et devenaient l'objet de ses infernales plaisanteries avec ceux qui l'entouraient.

    Les cris perçants des victimes, les hurlements de désespoir qu'arrachaient à ces malheureux torturés, l'excès de leurs souffrances, les plaintes amères, les sanglants reproches qu'on lui adressait au sujet de ces atrocités, étaient pour ses oreilles un mélodieux concert. Loin d'exiger, comme bien d'autres, une énorme rançon de ceux que leur malheureux sort rendait ses prisonniers, il préférait de beaucoup, malgré son avarice, les mettre à la torture que de grossir ses trésors de l'or qu'il en aurait tiré.

    La fantaisie le prit un jour de venger sur un tout petit enfant qui était son filleul, et que le père avait été obligé de lui donner en otage, une légère injure que le monstre prétendait avoir reçue de son vassal : ayant donc placé l'innocente victime sous sa cotte d'armes, il lui arracha les yeux avec ses pouces, se faisant un jeu de cette inexprimable scélératesse.

    Très souvent il faisait empaler des personnes en leur faisant enfoncer dans l'anus un pieu aiguisé dont t'extrémité ressortait par la bouche. Enfin, il n'est guère de genre de supplice que les monstres de tous les siècles aient pu imaginer, qui n'ait été mis en usage par le plus sanguinaire tyran dont les annales du Perche et des contrées voisines aient jamais fait mention ; de manière que sa férocité étant passée en proverbe, on l'appelait dans le pays l’archidiabolique.

    Quelques prisonniers de Robert, assez heureux pour s'être évadés de ses cachots, lui firent souvent payer bien cher les outrages qu'ils avaient reçus, et exercèrent envers lui de dures représailles. Terrible à tout le monde, tout le monde, à son tour, le faisait trembler. Sans amis sur la terre, il n'osait se fier à personne ; tout ce qui l'entourait lui était suspect; en proie malgré lui aux furies du remords, le souvenir des meurtres innombrables dont il était l'auteur, la voix accusatrice de tant de malheureux immolés à sa soif de sang, n'offraient dans bien des moments à son esprit agité que d'horribles réminiscences.

    Les fantômes sanglants, les ombres plaintives de cette foule de victimes qu'il avait ravies à la lumière par d'inimaginables tortures, semblaient le suivre partout et lui faisaient passer les nuits dans les angoisses de l'effroi. Quoiqu'il fût à l'abri du ressentiment de leurs familles, au fond de ses inattaquables remparts, de ses donjons formidables, comme il n'est point de paix pour le crime, même couronné, le sommeil, ennemi des tyrans, refusait d'appesantir sa paupière et fuyait loin de ses yeux. La victoire ne favorisant pas toujours ses caprices et son ambition , dans les guerres injustes qu'il intentait à ses voisins, malgré son incontestable bravoure, il se vit souvent réduit à rentrer dans. ses châteaux avec la honte d'une défaite, laissant le champ de batille couvert des cadavres de ses hommes d'armes.

    Souvent les Percherons, sous la bannière de Rotrou, les Manceaux, les Normands et autres peuples de son voisinage, courant sus à l'ennemi commun, firent essuyer au tyran de terribles revers, en lui tuant ses guerriers et le contraignant à fuir. Bien des fois les comtes du Perche, Geoffroy III et son fils, Rotrou le Grand, Hélie, comte du Maine et autres intrépides et puissants seigneurs ses contemporains, se vengèrent des maux qu'il leur avait faits et le couvrirent d'ignominie.

    Malgré ses trente-quatre forteresses, malgré les milliers d'hommes qu'il avait à ses ordres, un simple châtelain, Hugues, sire de Nonant, bien des fois victime de sa tyrannie, sut profiter de là crainte qu'il avait d'être livré vif à ses nombreux ennemis .

    Pour lui faire souffrir de sanglants affronts et exercer sur se terres et sur ses domaines de grands ravages, en compensation des pertes qu'il avait essuyées; Bernard , sire de la Ferté, plusieurs seigneurs de l'Hyesmois et surtout notre comte, Rotrou III, imitèrent cet exemple.

    Ce dernier principalement, dont la haine pour Bellême ne connaissait point dé bornes, haine héréditaire dans les deux familles, employa tous les moyens, lui fit les provocations les plus humiliantes pour piquer son amour-propre, blesser son orgueil et l'engager enfin à sortir de ses repaires et à accepter le combat.

    Bellême, dominé par le sentiment de la crainte, toujours en défiance, ne voulut jamais, malgré la supériorité évidente de ses forces, répondre aux provocations qu'on lui faisait. La lâcheté n'avait aucune part dans cette détermination ; sa bravoure, d'ailleurs, n'était que trop connue, mais la haine générale dont il était l'objet, la crainte d'être trahi, lui dictaient cette mesure de prudence et lui faisaient éviter les plus légères escarmouches.

    Chaque fois qu'il voyait du danger à quitter ses forteresses, il restait en repos. Ses vassaux, par ses ordres, restaient continuellement confinés dans ses châteaux jusqu'au moment où les choses, venant à changer de face, permettaient au fougueux suzerain de poursuivre le cours de ses expéditions et de se venger des dures avanies dont il avait été l'objet, et de se dédommager amplement, au sein des combats, du repos forcé où l'avaient réduit les circonstances et la sûreté de sa personne.

    Henri dit Cliton, le plus jeune des fils du Conquérant et comte du Cotentin, nourrissait contre son frère Robert, duc de Normandie, une haine implacable, pour l'avoir fait injustement jeter dans les fers, avec le sire de Bellême, à leur retour d'Angleterre. C'est pour cette raison que, toujours en garde, il faisait continuellement fortifier ses places et mettait tout en œuvre pour s'attacher les grands de la Normandie, principalement ceux dont la fidélité avait été inébranlable dans le service de son père. Avranches, Cherbourg, Coutances, Gavray et plusieurs autres forteresses étaient en sa puissance.

    Les comtes Hugues, Richard de Riviers et quelques autres seigneurs du Cotentin secondaient ses projets. Au moyen des troupes qu'il parvenait à rassembler de toutes pars à force de prières et d'argent, sa puissance prenait chaque jour un nouvel accroissement. Les circonstances, d'ailleurs, semblaient favoriser ses ambitieux projets au préjudice du duc, son frère.

    Tous les fléaux ensemble étaient conjurés contre la Normandie : villes, campagnes, châteaux, chaumières, tout était devenu la proie du fer et des flammes. Et d'ailleurs l'impassibilité de Robert Il au milieu de tant de maux, semblait inviter le jeune Henri, actif et entreprenant, à profiter de ces circonstances pour accroître ses petits états aux dépens de ceux de son frère.

    Le roi Guillaume, de son côté, débarrassé des rebelles qui avaient juré sa perte et qu'il avait éblouis par son audace et son intrépidité, ne tarda pas à concevoir aussi l'ambitieux projet de réunir sous le même sceptre tous les biens qu'avait possédés son père, c'est-à-dire l'Angleterre et la Normandie.

    Il comptait également, pour exécuter ce grand projet, sur l’inertie de son aîné, sur son or, son adresse et sa puissance.

    Séduits par ses largesses, deux seigneurs normands lui livrèrent les forteresses d'Aumale et de Saint-Valéry-en-Caux. Portant ensuite ses vues sur la capitale du duché, il parvint, à l'aide de Conan, le plus riche bourgeois de Rouen, à gagner la majorité des habitants de cette ville qui étaient tout disposés à reconnaître pour maître le roi de la Grande-Bretagne.

    Déjà le traître Conan avait fixé le jour et l'heure où Guillaume, avec ses troupes, devait s'emparer de la ville, quand, à cette foudroyante nouvelle, Robert, sortant enfin de sa coupable léthargie, s'empressa de faire un appel à ses fidèles vassaux, intéressés comme lui à paralyser l'entreprise de l'ambitieux Guillaume, dont la plupart d'entre eux devaient redouter la vengeance.

    Presque tous les seigneurs normands, grands et petits, amis et ennemis, oublièrent dans ce moment leurs haines et leurs querelles particulières pour voler au secours de la patrie en danger. Henri, frère du duc, Robert de Bellême, Guillaume de Breteuil, Guillaume d'Évreux, Gilbert, sire de L’aigle, répondirent les premiers à l'appel du souverain. Le sire de L’aigle, ayant trouvé le moyen de pénétrer dans Rouen, le 3 novembre 1090, y livra dans ses murs un combat des plus sanglants, où le traître Conan fut fait prisonnier.

    Henri, outré de fureur, fit monter le coupable au sommet d'une tour élevée, d'où il le précipita lui-même du haut en bas, après lui avoir ironiquement fait considérer la grandeur de la ville, la magnificence de ses temples, le cours majestueux de la Seine, toute couverte de vaisseaux, la beauté des jardins, l'étendue immense des superbes forêts. La chair du malheureux vola en lambeaux avant d'avoir atteint la terre, et ses restes informes, attachés à la queue d'un coursier indompté, furent traînés et dispersés à travers les rues. Le lieu où se passa cette scène d'atrocité a toujours été depuis appelé le saut de Conan.

    Aussitôt après la victoire, le duc, qui s'était retiré dans l'abbaye de Notre-Dame du Pré de la Tour, rentra dans sa capitale.

    Bellême et Breteuil, dont la brillante valeur avait puissamment contribué à la défaite des rebelles, lui présentèrent un grand nombre de rouennais prisonniers. Touché de compassion, le prince eut désiré pardonner à ces malheureux un instant d'égarement; mais, obsédé par les remontrances des fiers châtelains, qui lui rendaient sa ville et sa puissance Ia rigueur l'emporta sur la clémence. Un grand nombre des plus considérables de la cité furent, par les ordres du féroce Bellême et de l'inflexible Breteuil , chargés de chaînes et plongés dans la profondeur des noirs cachots, comme des brigands étrangers. Après les horreurs d'une cruelle captivité, ces infortunés, victimes de la tyrannie, ne furent rendus à la lumière et à la liberté qu'au prix de toute leur fortune, qui alla grossir les immenses trésors des Bellême, des L’aigle et des Breteuil, qui les avaient arrêtés, trop heureux encore de ne pas payer de la vie le malheur d'avoir été vaincus.

    Fier de ses prouesses, le sire de Bellême crut devoir profiter de la circonstance pour faire valoir ses droits à la reconnaissance du duc, dont il connaissait la faiblesse; il lui demanda donc la permission de bâtir dans l'Hyesmois deux nouvelles forteresses, pour contenir dans le devoir les seigneurs du pays, ses ennemis particuliers, et qu’il, avait soin d'accuser d'intelligence avec le roi d'Angleterre.

    Sa demande une fois octroyée, il fit élever la première forteresse sur une éminence appelée Fourches, et y mit pour la garder une partie de ses vassaux de Vignats. il fit bâtir le second fort dans la paroisse de la Courbe sur Orne et le nomma Château-Gontier. L'unique but qu'il se proposait était, comme on le pense bien, de tenir sous son joug les habitants de ces contrées, serfs et vassaux, et d'agrandir ses domaines aux dépens du trop faible prince.

    Les seigneurs du pays, qui connaissaient Bellême pour avoir cent fois éprouvé les effets de sa tyrannie, voyant s'élever ces nouveaux repaires au sein de leurs domaines, prirent conseil entre eux pour se soustraire au joug qu'on voulait leur imposer et se mettre à l'abri de ce farouche despote. Les sires de Courcy et de Grantemesnil, comme les plus voisins et les plus exposés, furent aussi les premiers à crier aux armes et à fournir leurs places de munitions de guerre et de bonnes garnisons, pour opposer à Bellême une vigoureuse résistance, l'empêcher autant que possible d'élever, sur un terrain qui ne lui appartenait pas, ces boulevards formidables, dont il ne manquerait pas d'abuser pour les asservir, ils étaient furieux, en outre, du droit insolent qu'il osait s'arroger de veiller sur leur conduite.

    Hugues de Grantemesnil et Richard de Courcy étaient encore, sous le rapport de la naissance, des richesses, du crédit et de la bravoure, les deux plus puissants seigneurs de l'époque. Vieillis dans le maniement des armes, aguerris dès leur tendre jeunesse sur les champs de bataille, leur chevelure avait blanchi sous le heaume unis par les liens du sang aux plus illustres familles, ils comptaient un grand nombre de parents et d'amis, et même Robert de Courcy, fils du noble Richard, avait épousé la fille du brave Grantemesnil.

    Ces liaisons intimes augmentaient les forces prêtes à les seconder. Grantemesnil, comme chef de cette croisade contre le tyran de Bellême, commença donc l'attaque avec ses quatre fils : Robert, Guillaume, Hugues et Albéric, et ses quatre gendres: les sires Roger d'Ivry, Robert de Courcy, Hugues de Montpinçon et Guillaume de Sai, près Argentan. Tous ces braves, à la tête de leurs nombreux vassaux, donnèrent à Bellême beaucoup de tablature, en portant sur ses terres le ravage et l'incendie.

    Celui-ci, de son côté, pour opposer une digue à ce torrent, appela à son secours ses deux frères, Roger et Arnoult, convoqua ses vassaux tenus envers lui au service militaire et se rua à son tour sur les terres de ses ennemis, mettant tout à feu et à sang, avec une fureur dont on ne peut se faire une idée. Grantemesnil et Courcy, ne se sentant pas en forces pour risquer un combat décisif, appelèrent à leur secours Mathieu comte de Beaumont, Guillaume de Varennes et grand nombre d'autres valeureux châtelains, parmi lesquels on vit surtout figurer deux intrépides paladins, à qui la couleur de leurs vêtements avaient fait donner le surnoms de chevalier blanc et de chevalier rouge; c'étaient Thibault de Breteuil et Guy. Ces deux illustres champions, après des prodiges de valeur, au fort de la mêlée, où les avait lancés leur impétueuse vaillance, mordirent la poussière et tombèrent criblés de blessures, sous les coups des soldats de Bellême.

    Ce dernier, craignant de succomber dans la lutte, où beaucoup de ses soldats avaient déjà perdu la vie, et considérant le nombre et la valeur de ses antagonistes, recourut à l'intervention du duc, en lui représentant que les sires de Courcy et de Grantemesnil n'étaient pas moins à redouter pour le duc de Normandie que pour son vassal , le seigneur de Bellême. Le duc, dont aucune expérience ne pouvait guérir l'aveuglement, donna encore dans le piége et leva une puissante armée, qu'il conduisit, au mois de janvier 1091, sous les murs du château de Courcy, dont il commença le siège. Il fit aussi le siége du château d'Hyesme ou Exme, l'année suivante.

    Dans le même temps les habitants de Domfront secouent le joug du fameux Robert.

    En 1094, Robert fit le siège de Saint-Cénery, qu'il détruisit. L'infortune Giroye, à qui il appartenait, et qui, après une absence, revenait plein de joie chez lui, ignorant ce qui s'était passé, resta atterré en apprenant l'accablante nouvelle de la perte de son château. L'exil devint une seconde fois son unique ressource. Ses amis, compatissant à ses peines, reçurent le malheureux chevalier qui, en butte aux rigueurs du sort, perdit, pour comble d'infortune, sa vertueuse compagne et son fils, en bas âge. La première mourut chez ses amis et sous les yeux de son époux. Obligé de donner le second en otage au bourreau de sa famille, ce malheureux père, au rapport de Robert de Poellé, vit mourir son enfant victime du poison qu'on lui avait fait prendre par ordre de Bellême.

    Plus tard les amis de Giroye se cotisèrent et lui fournirent les moyens de rebâtir, l'année suivante, le château de Montaigu, détruit par Guillaume Talvas II, aïeul de Robert de Bellême.

    Robert, épouvanté de l'acharnement de ses ennemis, invoqua la médiation du duc Robert de Normandie. Le prince, naturellement conciliant, entra non seulement dans les vues de Robert de Bellême, mais encore dans celles de Giroye et de ses amis, et il fut arrêté que le château de Montaigu serait de nouveau rasé, et que Bellême rendrait à Giroye son château de Saint-Cénery et tous ses autres biens, et ce dernier les posséda pendant trente années depuis.

    Ensuite, Robert, ayant voulu employer les moines de Saint-Evroult, couvent fondé par les Giroye, à la destruction de Montaigu, les maltraita parce qu'ils avaient refusé d'obéir. Cette indigne conduite, ainsi que tous ses autres méfaits, fut cause que Serlon d'Orgères, alors évêque de Sées, l'excommunia et jeta l'interdit sur toutes les terres de sa domination.

    Quant à notre héros, qui ne craignait pas plus le Roi du Ciel que les princes de la terre, dans certaines circonstances, il devint encore plus furieux qu'auparavant contre tous les membres du clergé; il continua ses déprédations et ses violences jusqu'à ce que de nouvelles affaires l'eussent appelé sur un autre théâtre.

    Ces choses se passaient en 1095. Nous verrons plus bas cependant qu'il n'était pas toujours insensible à ce genre de punition, et qu'il fit des démarches pour faire lever un autre interdit lancé par le même évêque.

    La première expédition de la Terre sainte (croisade) avant été résolue en 1096, le duc Robert de Normandie, dont les nombreux défauts n'avaient point altéré la foi vive, se croisa pour la conquête de Jérusalem,

    Peu jaloux d'une telle gloire, Bellême, qui comptait plus sur les dépouilles de ses voisins que sur celles des Sarrazins, et qui préférait les lauriers cueillis dans le Perche et dans la Normandie aux palmes de la Palestine, resta dans ses terres et se coalisa avec Guillaume le Roux, frère du duc de Normandie et son représentant pendant son absence, pour construire de nouvelles forteresses et étendre sa domination, ce qui lui valut une affaire avec Hélie, comté du Maine, dont il cherchait à envahir les biens, et par qui il fut complètement battu. Robert de Courcy y perdit l'œil droit; Guiltier, sire de Villeray, près Regmalard ; Guillaume, de Moulins-la-Marche; Geoffroy, de Gacé et plusieurs autres, qui accompagnaient Bellême, tombèrent au pouvoir des Manceaux, qui en exigèrent de fortes rançons.

    Après différents démêlés avec le roi d'Angleterre, qui l'avait cité à sa cour, comme son vassal, Robert de Bellême fit la guerre avec Rotrou III dit le Grand, comte du Perche, de retour de la Palestine (1104 on 1105). Une vieille haine héréditaire les rendait depuis longtemps ennemis irréconciliables. Le comte du Perche reprochait au sire de Bellême l'empiètement continuel qu'il faisait sur les limites de ses domaines; Robert prétendant le contraire, une lutte s'ensuivit entre les deux suzerains. L’acharnement fut terrible: le pillage, le meurtre, l'incendie et tous les autres fléaux attachés à la guerre civile firent, des environs de Mortagne et d'une grande partie du Perche un vaste champ de carnage et de désolation. Après une lutte assez longuement prolongée, la victoire se rangea sous les bannières de Rotrou, qui mit Robert en fuite et lui fit des prisonniers.

    Comme la partie du Perche où le combat s'était engagé dépendait du diocèse de Sées, l'évêque Serlon, soit qu'il tôt touché du malheur de ses infortunées brebis, soit qu'il voulût faire valoir sa puissance, employa d'abord tous les moyens de douceur et de persuasion pour arrêter l'effusion du sang et amener les contendants à un accommodement ; mais voyant l'inefficacité de ces moyens trop doux, il eut recours à la rigueur, et fulmina contre eux l'excommunication. Rotrou, sincèrement religieux, ne pouvant soutenir le poids de ce terrible anathème, alla s'expliquer avec l'évêque et se lit absoudre des censures. Quant ai fameux Robert, soit qu'il n'eût fait aucune démarche ou que ses raisons parussent insuffisantes, il resta excommunié.

    Dans sa mauvaise humeur, le sire de Bellême devenait de jour en jour plus terrible et plus intraitable. Raoul, abbé de Saint-Martin de Sées , homme d'un caractère doux, enjoué et fort aimable, se trouvant de plus en plus exposé aux avanies et aux mauvais traitements de la part de son farouche suzerain, qui, acharné au dernier degré contre le clergé, étendait sa vengeance jusque sur les malheureux vassaux de l'abbaye, résolut de s'affranchir de ce joug et de passer en Angleterre. Serlon, que les besoins de son diocèse avaient rappelé à Sées, ne pouvant également y prolonger soit séjour au milieu des vexations dont if était l'objet, accompagna Raoul. Arrivés en Angleterre, ils allèrent trouver le roi, qui leur fit l'accueil le plus amical. Serlon, avant d'abandonner son troupeau, aggrava et ré aggrava l'excommunication contre l'incorrigible despote, en lançant l'interdit sur toutes les terres. de son obéissance.

    Comme, dans ces temps de foi vive, les foudres de l'Église produisaient sur les esprits une impression profonde, comme tous ceux qui en étaient atteints devenaient un objet d'horreur à tout le monde, Bellême, malgré ses bravades et son impassibilité apparente, fut alarmé cette fois de sa position vis-à-vis des peuples et du tort réel que lui causait l'excommunication. Trouvant donc le poids de ces anathèmes trop lourd et trop accablant, il voulut s'en faire relever; il fit des démarches auprès de l'évêque de Chartres, qui était alors le célèbre Yves, la lumière de l'église de France et le plus savant de son siècle, par sa vaste érudition et surtout ses connaissances approfondies des matières ecclésiastiques.

    Le sire de Bellême lui exposa ses griefs contre Serlon, se plaignant d'en avoir été excommunié sans motifs plausibles, mais par haine seulement; il demanda à l'évêque de Chartres d'être relevé du poids de l'anathème, et le pria de l'absoudre et de lui envoyer en mème temps les saintes huiles, dont le diocèse était privé par l'émigration de l'évêque de Sées, ce qui empèchait les prêtres du diocèse d'administrer les sacrements, etc. Voici la réponse que lui lit l'évêque de Chartre dans une lettre qu'il lui envoya, et qui est la cent vingtième de la collection de ses épîtres ; elle était, suivant l’usage écrite en latin, et portait pour suscription :A Robert, comte de Ponthieu, à cause d'Agnès, sa femme, fille de Guy, sire de Ponthieu, dont nous parlerons plus bas.

     

    Si c'est à tort que l'évêque de Sées a interdit l'exercice du culte divin sur les terres de votre dépendance j'en, suis fâché, tant par rapport à celui qui l'a fait fait par rapport à vous, qui en êtes l'objet; mais comme je ne veux pas faire à autrui ce que je ne voudrais pas qu'on me fît, ne soyez pas surpris si je ne lève pas cet interdit pour le présent et si je ne vous accorde pas le chrême que vous me demandez, car il existe une loi ecclésiastique d'après laquelle celui qui est interdit ou excommunié par une église ne peut être relevé par une autre. Il ne m'appartient pas de porter mon jugement coutre un absent, quand même j'aurais mûrement examiné si la sentence portée justement on injustement par votre Prélat vous oblige ou non. Je ne dois point porter la faux dans la moisson d'autrui, mais je serais enchanté que Dieu ne procurât l'occasion et les moyens de chercher le remède à de si grands maux. Adieu. "

     

    (1104-1105 , 1106.)

     

    Dévoré d'ambition, Henri, roi d’Angleterre, non content de s’être emparé du trône d'Angleterre au préjudice de son aîné, jetait depuis longtemps des regards de convoitise sur le duché de Normandie, dont il avait déjà usurpé une portion. Poursuivant le cours de ses envahissements au moyen des traîtres qu'il avait gorgés d’or, Robert de Bellême, qui avait intérêt à s'opposer à l'envahissement du roi Henri, se ligua contre lui et prit le parti du duc de Normandie et même celui du roi de France, dont les intérêts se trouvaient compromis par cette guerre.

    Comme la guerre se prolongeait, 1112 à 1117, le roi de France, après une victoire remportée sur les Anglais, députa le sire de Bellême en qualité d'ambassadeur auprès du roi d'Angleterre. Bellême le trouva à Bonneville-sur-Touques. Henri, transporté de joie, ne voulant pas laisser échapper une occasion qu'il cherchait depuis si longtemps, et qu'il ne retrouverait peut-être jamais, au lieu de conférer avec lui sur l'objet de sa mission, le fit, contre le droit des gens, malgré l'inviolabilité du caractère dont il était revêtu, arrêter comme rebelle et jeter dans les fers avec les trois seigneurs qui l'accompagnaient, Hugues de Médavid et deux autres.

    Ceci se passait le 4 novembre 1112. Comme il n'avait aucun grief contre les trois chevaliers, il les fit bientôt remettre en liberté. Quant au héros de Bellême, qui lui portait tant d'ombrage et qu'il redoutait seul plus qu'une armée tout entière, il voulut accomplir son projet favori et mettre cet homme puissant hors d'état désormais de pouvoir traverser ses desseins et paralyser ses entreprises sur la Normandie. Il donna donc aussitôt l'ordre d'instruire son procès. Les principaux griefs qu'on lui opposa furent, qu'au mépris d’une triple citation, il avait refusé de se rendre à la cour pour y rendre compte, en sa qualité d'officier du roi, de l'administration des revenus d’Argentan, d'Hyesmes et de Falaise.

    Comme il ne put donner aucune raison valable pour s'excuser des différents délits qui lui étaient imputés, la cour, en conséquence, le déclara coupable de félonie, de lèse-majesté divine et humaine et le condamna, en réparation de tant et de si grands attentats, à une détention perpétuelle au fond d'un cachot, Conduit d'abord dans les prisons de Cherbourg, il en fut tiré l'année suivante pour être transféré dans celles du château de

    Wareham, en Angleterre, où il finit misérablement ses jours, on ignore en quelle année. Je ne puis, à ce sujet, souscrire à l'opinion de quelques écrivains, qui fixent cette mort en l'an 1113, puisque le roi Louis le gros, présent au concile de Reims, tenu par le pape Calixte, au mois d'octobre 1119, se plaint au concile que le roi d'Angleterre, au mépris des lois les plus sacrées, se soit permis de mettre la main sur Robert de Bellême, son ambassadeur, qu'il a toujours retenu, jusqu'à ce jour, dans un affreux cachot

     

    Henri s'est emparé à sa cour de Robert de Bellême, mon ambassadeur, par l'entremise duquel je lui notifiais ce que j'avais à lui faire savoir; il l'a jeté dans les fers et plongé dans un horrible cachot, où il l'a retenu jusqu'à ce moment, 1117. "

     

    S'il faut en croire Belleforét, pour appliquer à ce grand coupable la peine du talion, on le contraignit de regarder fixement un bassin d'airain rougi au feu, afin que l'œil se desséchant, et la chaleur pénétrant jusqu'au cerveau, le plus cruel trépas vint terminer une vie si criminelle d'une part et si glorieuse de l'autre.

    Quelques historiens semblent révoquer en doute l'assertion de Belleforét, qui pourtant n'a rien d'invraisemblable de la part d'un prince barbare qui, sans autre motif que son ambition démesurée, ne recula pas devant l'horrible pensée de faire crever les yeux à son propre frère, qu'il laissa eu cet état languir près de trente années au fond d'une étroite prison, où la mort seule, plus compatissante, vint mettre un terme à une si longue agonie. Ce qui rend encore plus présumable l'atroce conduite du roi d'Angleterre envers le sire de Bellême, c'est la haine profonde qu'il portait depuis longtemps à ce redoutable adversaire:

    Après la captivité de Bellême qui, suivant Ordéric Vital, causa une joie indicible aux habitants du Perche et de la Normandie les deux rois tirent la paix entre eux ; Foulques, comte d'Anjou, alla trouver Henri et eut avec lui une entrevue à Pont Percé, à une lieue d'Alençon, sur la route de Bretagne. Le comte, en sa qualité de vassal, lui jura fidélité pour le comté du Maine on arrêta le projet de mariage entre Guillaume Adelin, seul fils légitime du roi Henri, et Sybille, fille du comte de Foulques.

    La paix fut également rendue à tout le pays et à l'église; le calme commença à renaître, la joie entra dans tous les cœurs, et tous les prisonniers faits de part et d'autre furent remis en liberté, principalement Rotrou III, comte du Perche. La dernière semaine de mars de l'an 1113, les deux rois eurent une entrevue à Gisors et se jurèrent une amitié réciproque. Louis céda à Henri, Bellême, le Bellêmois, le comté du Maine et toute la Bretagne.

     

    Mariage de Robert de Bellême. - Sa femme et ses enfants.

     

    Robert de Bellême avait, par la faveur de Guillaume le Conquérant, obtenu la main d'Agnès, riche et unique héritière de Guy, comte de Ponthieu, un des plus puissants et des plus illustres seigneurs de l'époque. Ce fut à cause de cette alliance qu'il s'arrogea les titres de comte de Ponthieu et d’Alençon, sans qu'Alençon ait jamais été érigé autrement en comté. Fidèle aux traditions de sa famille.

    Robert, à l'exemple de son farouche aïeul, Guillaume II, dit Talvas, traita comme nue vile esclave sa malheureuse épouse, la belle et innocente Agnès il la tint longtemps étroitement renfermée dans un appartement de son château de Bellême. Touché du sort de cette infortunée victime de la férocité d'un époux barbare, un valet de chambre procura à la pauvre captive !'occasion de briser ses chaînes et de recouvrer sa liberté. Agnès, hors de son cachot, alla demander un asile à Adèle, comtesse de Chartres, qui lui accorda une noble hospitalité.

    Peu de temps après elle se retira dans con comté de Ponthieu, où elle vécut selon son rang, dans l'exercice de la piété et de toutes sortes de bonnes œuvres, jusqu'à sa mort, arrivée dans les deux premiers mois de l'année 1105. Elle eut, de son mariage avec Robert de Bellême, Guillaume Talvas, troisième du nom et, suivant Odolent Desnos, une fille, nommée Mabile, inconnue aux généalogistes.

    Outre ses deux enfants légitimes, Robert laissa deux fils naturels : l'un, nommé Robert de Bellême, surnommé Poard, et l'autre connu sous le nom de Maurice ils s'attachèrent l'un et l'autre à Roger de Thoësny, sire de Conches qui, après la mort d'Henri 1er, roi d'Angleterre, prit parti pour sa fille, Mathilde d'Angleterre, contre le roi Étienne.

    Robert Poard, suivant la même bannière, commit des dégâts horribles sur les terres des partisans d'Étienne; Il tomba, l'an 1136, entre les mains du comte de Meulan, qui le fit jeter dans les fers avec son patron, Roger de Conches. Rendu à la liberté après une captivité de six mois, Robert de Bellême vengea sa détention sur Richer de L’aigle, qu'il fit prisonnier à Lyre, et dont il ne brisa les chaînes qu'après lui avoir fait subir la peine du talion, en le tenant également six mois en prison.

    Pendant la captivité du sire de L’aigle, Robert Poard mit sur ses traces tout à feu et à sang; comme il commandait à la Ferrière au doyen, près Mouffins-la-Marche, il profita du voisinage pour exercer sa fureur sur les domaines de Richer de L’aigle, partisan du roi Étienne.

    Poard ne respecta pas les propriétés de Rotrou III, comte du Perche. Ce seigneur prit si adroitement ses mesures, qu'il fit prisonniers les bâtards de Bellême, Robert et Maurice, vers la fin d'octobre 1137. ils ne furent rendus à la liberté qu'après l'arrangement conclu entre Rotrou et le comte d'Anjou, époux de Mathilde, compétiteur d’Étienne au trône d'Angleterre, qui consentit à briser les chaînes du seigneur de L’aigle.

    Depuis cet accommodement, Robert Poard de Bellême vécut en parfaite intelligence avec le comte Rotrou. Il fut du nombre de ceux qui, avec Odon Carel, accompagnèrent Etienne du Perche, frère de Rotrou III, à la cour du roi de Sicile, où il partagea sa fortune et ses revers. Il finit ses jours en 1168, empoisonné par un médecin de Palerme, juge de cette ville, corrompu par les ennemis d'Étienne Rotrou, chancelier du roi Guillaume et archevêque de Palerme.


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  • MABILE DE BELLÈME

    Femme de Roger de Montgommery

    Son portrait, sa cruauté, ses crimes, sa mort tragique.(1052 à 1082)

    Mabile, unique rejeton de la maison de Belléme, était, comme on l'a vu, fille de Guillaume Talvas, deuxième du nom; la mort d'Arnoult, son frère, la rendit seule héritière des grands biens de sa famille, qu'elle apporta en mariage à Roger de Montgommery, vicomte d'Hyesmes.

    Tous les historiens nous font de cette femme le plus hideux portrait. Si l'on en excepte le courage et l'esprit, elle ne compensait, par aucune bonne qualité . les vice& odieux qu'on lui reproche à juste titre, et qui en tirent une des plus exécrables femmes dont les fastes de l'histoire aient jamais fait mention.

    La cruauté, l'avarice la soit du sang, les meurtres, les empoisonnements et autres forfaits la rendirent l'opprobre de son sexe et signalèrent les diverses époques de sa vie; elle était le fléau permanent de toutes les contrées où elle étendait sa domination. Toutes les classes de la "été, clercs et laïques, nobles et roturiers, eurent égaiement à gémir sous le poids accablant de sa sanglante tyrannie; rien n'était à l'abri de sa scélératesse. Guillaume de Jumiéges et Ordéric Vital, qui vivaient de son temps, nous en tracent le portrait suivant: elle était, selon le premier, petite de corps, extrêmement bavarde, assez disposée au mal, avisée, enjouée, remplie d'audace et d'une cruauté excessive.

    Le second en parle à peu près dans le mêmes termes et nous la dépeint sous les mêmes couleurs: elle était, dit-il, fière de sa naissance et du haut rang qu'elle occupait, fort attachée au siècle, rusée, babillarde et très cruelle. Toutes ces assertions se trouvent justifiées par les faits que je vair, exposer sous les yeux du lecteur.

    Un de ses grands -plaisirs était de vexer les religieux et de les tracasser en mille manières, car elle les détestait tous, à l'exception toutefois de Thierry, abbé de Saint-Martin-de-Sées , qui eut le rare privilège de jouir de ses bonnes grâces, et qu'elle affectionna au point de le choisir pour être le parrain de son fils aîné, Robert 11, de Montgommery, surnommé de Bellême, son successeur immédiat. Voici ce que raconte Ordéric Vital d'une des excursions de cette mégère à l'abbaye de Saint-Evroulten-Ouche.

    Roger, époux de Mabile, sincèrement religieux, était loin de partager la haine et l'antipathie de sa femme pour les religieux d'Ouche ; il lui adressait même très souvent de sévères réprimandes à ce sujet. N'osant donc exercer sa vengeance et manifester son injuste ressentiment par des outrages trop patents contre cette maison, dont elle détestait les habitants par dessus tous les autres, à cause des Giroye, qui en étaient les restaurateurs et' les bienfaiteurs, Mabile, pour ne pas trop froisser les affections de son époux, recourait à la ruse et à l'artifice pour satisfaire sa méchanceté et couvrir d'un voile spécieux le mal qu'elle prétendait faire.

    C'est ainsi que, sous l'innocent prétexte de jouir des agréments de la promenade et de se procurer quelques instants de récréation, elle se rendait à l'abbaye de Saint-Evroult accompagnée d'une nombreuse escorte d'hommes et de chevaux, que les religieux étaient obligés de nourrir, ce qui les forçait à des dépenses considérables. Un jour donc qu'elle s'y était installée suivant sa coutume, avec cent chevaliers, l'abbé osa se plaindre à l'importune et orgueilleuse hôtesse, et se permit quelques représentations respectueuses sur l'inconvenance de ses irruptions chevaleresques dans une maison dé prières et de silence, dont elle venait troubler la paix , interrompre les pieux exercices, et qu'elle grevait de dépenses beaucoup trop onéreuses pour le monastère.

    L'orgueil de la pèlerine se trouva blessé à un tel points qu'au lieu de se rendre à la justice des raisons alléguées par le chef de la communauté, elle répondit avec aigreur qu'à son prochain voyage il la verrait arriver à la tête de deux cents chevaliers au moins. Une réponse si dure et si insolente fit sortir l'abbé de sa modération habituelle ; il osa la menacer de la vengeance divine si elle ne se désistait pas de ses projets de trouble et de spoliation contre d'innocents et paisibles religieux, ajoutant que le bras du maître des rois et des grands, qui protège la faiblesse des petits contre les entreprises de leurs oppresseurs n'étant point raccourci, elle pourrait bien en ressentir la puissance.

    La prédiction ne tarda pas à s'accomplir, car la nuit même qui suivit cet entretien, Mabile, qui était restée au monastère, ressentit au sein les plus violentes douleurs. Voyant le châtiment suivre de si près la menace, elle quitta brusquement l'abbaye, la frayeur dans l'âme, en poussant des cris horribles. Comme la violence du mal allait toujours croissant, elle fit prendre dans une maison voisine devant laquelle elle passait, l'enfant d'un bourgeois que sa mère allaitait; elle présenta à l'innocente créature le sein où elle ressentait la douleur. L'enfant, ayant sucé la mamelle, périt peu de temps après, et Mabile fut délivrée. Ceci arriva en 1067. il est inutile d'ajouter que, pendant les quinze années qu'elle survécut à cet événement, Mabile ne fut jamais tentée d'exécuter sa menace et même de diriger ses pas vers la pieuse retraite, dont elle ne voyait pas les clochers sans frissonner. Les religieux, délivrés pour toujours de ce fléau, en rendirent grâces à Dieu, qui les avait visiblement protégés dans cette fâcheuse circonstance.

    Roger de Montgommery et Mabile, avaient usé de tout le crédit et de toute l'influence dont ils jouissaient auprès de Guillaume le Conquérant pour faire exiler de Normandie la famille des Giroye et séquestrer tous ses biens. Un des membres de cette famille, Ernault Giroye, seigneur d'Echauffour et autres lieux, qui avait trouvé un asile chez. son proche parent, Giroye, sire de Courville, et chez les autres parents et amis qu'il avait dans le Perche, faisait souvent des excursions sur ses domaines séquestrés, lorsque l'absence des troupes normandes lui en fournissait l'occasion.

    Pendant trois années entières il exerça de dures représailles dans les environs d'Échauffour et les contrées voisines, d'où il ne revenait jamais sans être chargé d'un ample butin et sans avoir fait un bon nombre de prisonniers. Un jour entre autres, cet intrépide chevalier, escorté de quatre cavaliers seulement, s'empara du château d'Échauffour en poussant des hurlements affreux . La garnison du château, composée de soixante hommes, fut tellement effrayée par ce stratagème, qu'elle prit aussitôt la fuite et abandonna la place, pour se soustraire au ressentiment d'Ernault, qu'elle croyait suivi d'un corps de troupes nombreuses.

    Celui-ci, en possession de son château, le livra aussitôt aux flammes pour le mettre hors d'état de servir à l'ennemi. Après avoir également brûlé le bourg de Saint-Evroult, il partit pour la Pouille. De retour au Perche, après quelques années de séjour en Italie, il employa le crédit de ses nombreux amis pour obtenir sa grâce de Guillaume-le-Conquérant; alors roi d'Angleterre et due de Normandie.

    Touché de ses malheurs, charmé de sa bravoure et convaincu d'ailleurs de l'injustice de sa disgrâce, ce prince se montra accessible à toutes les demandes qu'on lui fit, et rendit ses bonnes grâces au proscrit, avec promesse de lui remettre sous peu tous ses anciens domaines. Instruite d'un résultat si favorable à la famille Giroye, qu'elle avait en horreur, Mabile, dont la scélératesse ne connaissait point de bornes, médite aussitôt quels moyens elle emploiera pour faire échouer l'heureux dénouement d'une affaire si glorieuse pour les Giroye et si opposée à ses prétentions et à ses vues.

    Son esprit, fécond en découvertes lorsqu'il s'agissait d'arriver à ses fins, lui fournit un moyen infaillible de réussite : ce moyen était un forfait horrible; n'importe, il fallait l'employer.

    Mabile informée que Giroye, pour se rendre à Courville, devait passer à Échauffour, suborna quelques-uns de ses vassaux qui, séduits par ses promesses, s'engagèrent à empoisonner le malheureux Giroye en l'invitant à un festin dans lequel on lui ferait prendre un breuvage vénéneux. Averti à temps par un ami , Giroye évita le piège en refusant l'invitation des odieux satellites de sa mortelle ennemie ; il ne voulut pas même mettre pied à terre.

    Ces hommes vendus à l'iniquité, voyant leur criminelle manœuvre complètement déjouée, insistèrent auprès de Giroye pour qu'il acceptât au moins, tout étant à cheval, un simple rafraîchissement : leurs instances, comme on le pense bien, furent méprisées du noble chevalier, qui ne daigna pas même leur répondre un seul mot. Gilbert de Montgommery, beau-frère de Mabile, qui revenait avec Giroye de la cour du duc et l'accompagnait dans son voyage du Perche, accepta la coupe remplie de vin, en avala tout d'un trait la liqueur mortelle sans descendre de cheval.

    Après l'avoir remise aux mains du criminel vassal , qui ignorait sans doute la victime qu'il venait d'immoler, les preux chevaliers continuèrent leur route. Les progrès du poison furent d'abord peu sensibles; mais, étant arrivé à Regmalard, l'infortuné Gilbert expira dans des convulsions horribles, au milieu de ses compagnons de voyage et de ses amis consternés.

    Ainsi périt, au printemps de ses années, le vaillant Gilbert, frère unique de Roger de Montgommery, par la scélératesse de son odieuse belle-sœur.

    Mabile à la nouvelle d'un résultat si contraire à son attente, devint furieuse; la rage du désespoir et la soif d l'une horrible vengeance débordent dans son cœur inaccessible aux impressions du remords: n'importe à quel prix il lui faut sa victime.

    La tombe était à peine fermée sur la dépouille mortelle du malheureux Gilbert, que la furibonde Mabile méditait de nouveaux attentats et dressait de nouvelles batteries. Infatigable à poursuivre sa proie, elle parvint, à force d'argent et de promesses, à séduire l'écuyer de Giroye, nommé Roger Goulafre. Ce misérable entraîné par les mille artifices de cette mégère, consentit à tout et promit d'exécuter ponctuellement l'horrible mission dont on le chargerait.

    Après s'être ainsi assurée de l'entier dévouement de ce vil instrument de sa scélératesse, Mabile lui remit aux mains les nouveaux breuvages qu'elle avait elle-même préparés, Arrivé à Courville, où séjournait son maître, Goulafre, dans l'exercice de sa charge, présenta le breuvage empoisonné à Giroye, ainsi qu'à un autre Giroye, seigneur du lieu, et à Guillaume Gouet, Sire de Montmirail, qui étaient à table.

    Ces deux derniers seigneurs, sentant les premières atteintes du poison, se firent aussitôt porter dans leur maison et, grâces à la promptitude et à l'efficacité des remèdes qu'on leur administra dans leurs familles, ils échappèrent à la mort; mais l'infortuné Ernault qui, sans toit et sans patrie, ne put trouver dans la tendresse d'une épouse et l'affection d'une famille les secours empressés que réclamait sa Position expira après quelques jours d'inexprimables souffrances, en proie aux violentes tortures occasionnées par le Poison qui lui rongeait les entrailles.

    La criminelle Mabile avait, par cet attentat, atteint un double but : sa haine était assouvie et ses domaines augmentés. Tous les biens d'Ernault devinrent le prix de sa scélératesse : Roger, son mari, prit avec elle possession d'Échauffour, de Montreuil et autres propriétés du malheureux Giroye, et ils en jouirent pendant vingt-six ans.

    Plusieurs années après cet événement, une contestation s'éleva entre la maison des Rotrou et celle des Talvas au sujet de la possession de Domfront, que Rotrou Il, comte du Perche et vicomte de Châteaudun revendiquait comme ayant été usurpée sur ses prédécesseurs par Guillaume Talvas II, père de Mabile.

    Une guerre s'en suivit entre Rotrou et Roger de Montgommery.

    Il paraît que Guillaume Pantolf quoique favori de Roger qui, après l'avoir comblé de biens considérables, lui avait encore confié le gouvernement du comté de Salopp, en Angleterre, prit, dans cette affaire, le parti du comte Rotrou, ainsi qu'un autre seigneur du pays, nommé Hugues de Salgey, auquel Mabile avait donné en fief le château de la Motte-d'igé, dont elle avait dépouillé les Giroye. Il n'en fallait pas tant pour encourir la disgrâce de cette femme altière et vindicative; aussi , sa vengeance ne se fit-elle pas attendre : Guillaume et Hugues de Salgey furent aussitôt dépouillés, le premier du château de Perray-en-Sonnois, qui lui appartenait, et le second de la Motte-d'igé, ainsi que de toutes les autres terres qu'ils Possédaient dans le pays soumis à la domination de Mabile.

    Irrité de cette spoliation et privé en outre de tout ce qu'il tenait de l'héritage de ses pères, Salgey jura aussitôt d'en tirer une vengeance éclatante, et de laver dans le sang de son ennemie l'affront qu'il en avait reçu et l'injustice criante dont il se croyait victime.

    Comme il épiait sans cesse les moindres démarches de Mabile, il apprit un jour qu'elle était allée avec son fils Hugues au château de Bures-sur-Dives, près Caen, pour y séjourner quelque temps. il s'y rendit aussitôt suivi de ses trois frères, braves et intrépides chevaliers, bien décidés à prendre, dans cette querelle, fait et cause pour leur frère et à seconder ses projets de vengeance.

    Arrivés vers le soir sous les murs du château, ils trouvèrent moyen de s'introduire, sans être aperçus, dans l'intérieur de ce manoir et même dans l'appartement de Mabile. Cette dame au sortir du bain, venait de se mettre au lit: l'occasion était belle, aussi Salgey sut-il en profiter (Voir: Mais qui donc a assassiné Mabille?). Tirer son épée, couper la tête de la châtelaine, fut pour lui l'affaire d'un instant. Après cet exploit, il sort du château avec sa petite troupe; puis, tous ensemble, piquant des deux et profitant de l'obscurité de la nuit, ils gagnent le large, en rompant après eux, avec leurs haches d'armes, tous les ponts par où ils passent.

    Informé de l'assassinat de sa mère, Hugues appelle à son secours ses compagnons d'armes pour se mettre aux trousses des meurtriers; seize d'entre eux montent à cheval et forment escorte à leur jeune seigneur. Les coursiers, pressés par leurs maîtres, semblent d'abord ne pas toucher la terre; mais la rigueur de la saison, le mauvais état des chemins, les rivières débordées, les passages interceptés par la sage précaution des meurtriers, les eurent bientôt convaincus de l'inutilité de l'entreprise et forcés à rebrousser chemin. Bientôt les Salgey, sortirent du territoire normand et passèrent dans la Pouille, où ils furent à l'abri du ressentiment des Bellème.

    L'assassinat de la fière Mabile eut lieu dans la nuit du 2 décembre 1082. La nouvelle de cette mort causa une joie indicible aux habitants de ses domaines, si souvent victimes de ses caprices et de sa cruauté.

    De retour au château, Hugues de Montgommery s'occupa de faire rendre à sa mère les honneurs funèbres avec tout l'éclat dû à son rang et à sa naissance.

    Comme le couvent de St Martin de Troarn dont la défunte était fondatrice avec son époux, se trouvait à peu de distance de Bures, il alla prier l'abbé, qui était alors le célèbre Durand, d'envoyer chercher les, restes mutilés de sa mère pour les inhumer dans l'église de son monastères ce qui fut exécuté.

    Les funérailles furent célébrées avec toute la pompe possible. A la sollicitation du jeune seigneur, l'abbé de Troarn fort lettré pour son temps, composa en vers latins l'épitaphe de Mabile, qui fut gravée sur la pierre tumulaire qui recouvrait ses cendres. L'éloge que contient cette inscription, quoique exagéré , comme toutes les pièces de ce temps, ne mentionne cependant aucune de ces qualités du cœur et de l'âme qui seules donnent des droits à l'estime et aux regrets de nos concitoyens.

     

    "Mabile, de maison et de race puissante,

    Est enclose dessous cette tombe relente

    Sa vertu lui a fait, partout ce monde grand,

    Sur toutes emporter la gloire qu'on lui rend.

    Brusque d'entendement, de sens disert, agile,

    Sérieuse en propos et en conseil habile ;

    Petite en corpulence, et bien grande en vertu,

    De somptueux dépens, et de corps bien vêtu,

    Le bouclier des siens, le rempart de la Marche,

    Et des peuples voisins l'épouvante ou la grâce;

    Mais les hommes ayant un si frêle pouvoir,

    Un homicide coup l'est venu décevoir.

    Or puisque la défunte ait secours nous appelle,

    Quiconque l'aime soit charitable vers elle."

     

    Mabile, avec soit mari, ne prit possession de la seigneurie de Bellême qu'en 1070, après le décès d'Yves Il , son oncle, évêque de Sées, dernier des mâles de la maison des Talvas : elle possédait l'Alençonnais, Domfront, le Sonnois et les autres domaines de son père, dès l'an 1052.

    Au défaut des qualités de l'âme, elle possédait toutes les autres qui peuvent donner du relief aux yeux du monde politique. Elle était hardie, entreprenante, habile dans les affaires, fine et spirituelle, ingénieuse à conduire une intrigue, ne se rebutant jamais devant aucun obstacle, aimant et détestant à l'excès; elle était douée d'un courage au-dessus de son sexe : c'est ce qui détermina Guillaume-le-Conquérant à lui confier, avant de partir pour la conquête de l'Angleterre, la défense des frontières de Normandie du côté du Perche, pays qu'on appelait la Marche, d'où le bourg de Moulins a pris soit surnom. Roger de Montgommery, son époux, accompagna le duc dans son expédition.

    Malgré son aversion bien connue pour les religieux, elle concourut cependant avec son mari à la fondation et à la restauration de quelques autres monastères, entre autres de Saint-Martin de Sées, à la prière d'Yves, son oncle, et de Saint-Martin de Troarn, où elle fut inhumée,

    Elle eut, de son mariage avec Roger de Montgommery, cinq fils et quatre filles ; les cinq fils, nommés Robert, Hugues ; Roger, dit le Poitevin ; Philippe, dit le Grammairien, et Arnoult, héritèrent de la cruauté et des vices de leur mère et de leurs aïeux maternels ; les quatre filles, nommées Emma, Mathilde, Mabile et Sybille, furent au contraire des modèles de vertu, possédant toutes les qualités de leur père sans avoir aucun des vices de leur mère. Il est à remarquer que toutes les filles de la maison de Bellême, à l'exception de la cruelle Mabile , furent en général recommandables par leurs vertus, depuis Yves Il, jusqu'à celles dont nous parlons ici.

    Comme les assassins de Mabile étaient demeurés inconnus Montgommery et ses fils firent toutes les diligences pour les découvrir. Leurs soupçons tombèrent sur Guillaume Pantolf, seigneur de Perray-en-Sonnois qui, peu de temps après le meurtre, était parti pour la Pouille. Ces soupçons paraissaient d'autant mieux fondés, que Pantolf, outre qu'il s'était vu dépouiller par Mabille de son château de Perray, était intimement lié avec Hugues de Salgey, véritable auteur du crime, et dont les Montgommery avaient perdu la trace.

    On le chercha longtemps en vain, après avoir préalablement fait saisir le reste de ses domaines. Informé de ce qui se passait., Guillaume, fort de son innocence, repassa en Normandie pour se laver de cette imputation calomnieuse et recouvrer ses biens, injustement séquestrés. De retour au pays, il crut devoir, par prudence , connaissant la violence de ses adversaires. se mettre, lui et sa famille, sous la protection de l'abbé de Saint-Evroult, qui leur donna un asile dans son monastère en attendant qu'on eût entamé les négociations relatives à leur affaire. Pantolf resta longtemps dans sa retraite, en proie à des frayeurs journalières. L'affaire fut enfin mise sur le tapis : on fit comparaître l'accusé, qui repoussa énergiquement toute solidarité dans le meurtre de la comtesse de Montgommery.

    Comme on n'avait aucune preuve de sa culpabilité, il était impossible à ses accusateurs de réfuter les raisons de défense de l'accusé, raisons fondées d'ailleurs sur la plus exacte vérité. Guillaume, plein de confiance dans le Dieu protecteur de l'innocence, demanda, pour lever tout soupçon et terminer la querelle, à se purger légalement de cette inculpation calomnieuse; sa demande fut aussitôt octroyée.

    Un conseil composé de plusieurs grands seigneurs arrêta, à la cour du roi (Guillaume-le-Conquérant), que l'inculpé, pour lever toute incertitude et se laver du soupçon injurieux dont il était l'objet, irait subir à Rouen , en présence du clergé, l'épreuve du fer ardent. Arrivé dans cette ville, Pantolf prit dans sa main nue le fer étincelant et, par la permission divine, il ne ressentit aucune douleur; sa main n'offrit pas la moindre trace de brûlure. Témoins de cette merveille, le clergé et le peuple firent éclater les transports de leur reconnaissance en chantant à haute voix les louanges du divin Libérateur, qui n'abandonne jamais ceux qui mettent en lui leur confiance. Les ennemis de Pantolf, présents à ce spectacle et bien disposés à lui trancher la tète si l'épreuve judiciaire favorisait leur passion, se retirèrent tout honteux de l'assemblée, et Pantolf, déclaré innocent, fut réintégré dans ses biens.


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  •  

    YVES II, DE BELLÉME, ÉVÊQUE DE SÉEZ (Sées).

    Vème Seigneur de Belléme. (1052 à 1070.)

        Après la mort de Guillaume Il et celle d'Arnoult, son fils, décédé sans postérité, la seigneurie de Belléme qui, apparemment, d'après la loi des fiefs alors en vigueur, ne pouvait être possédée par les femmes tant qu'il y avait des mâles dans la famille, échut par droit d'héritage à Yves de Belléme, cinquième et dernier fils de Guillaume ler, fils de Guillaume Il le Cruel, et oncle d'Arnoult.

        Tous les chroniqueurs et historiens du temps nous tracent de ce prélat le portrait le plus flatteur; il avait des inclinations diamétralement opposées à celles de son père et de ses frères. Élevé dès sa jeunesse à l'école du sanctuaire, nourri des saintes maximes de l'Évangile, il y puisa cette charité, cette mansuétude qui le rendirent l'idole de son clergé et du troupeau confié à ses soins.

        A une physionomie charmante, à la régularité des traits, à une taille élevée et majestueuse, il réunissait encore toutes les qualités de l'esprit et du cœur il aimait les lettres et les cultivait avec un grand succès; il avait l'esprit vif et pénétrant, s'exprimait avec facilité et éloquence ; son caractère, naturellement gai et plein d'enjouement, faisait avidement rechercher sa société.

        Malgré la splendeur de son rang et l'élévation de sa naissance, il savait, comme son divin Maître, se faire à tout et s'accommoder aux conditions les plus humbles. Le clergé séculier et régulier de son diocèse était toujours sur de trouver en lui toute la tendresse et l'affection d'un père.

        Aussi grand zélateur de la paix que ses parents l'étaient des querelles et du tumulte des armes, il rechercha avec empressement l'amitié de tous les seigneurs voisins, principalement de ceux qui avaient eu le plus à se plaindre de la conduite de sa famille et en particulier de la maison Giroye, qu'il combla de prévenances, et avec laquelle il vécut dans la plus parfaite intelligence.

        Une seule famille resta insensible aux nobles et généreux procédés du bon prélat. Accoutumés dès leur bas âge à exercer toutes sortes de brigandages, trois gentilshommes des environs, Richard, Robert et Avesgaud, fils de Guillaume Soreng ou Sorenge qui, très probablement, s'étaient déjà mesurés avec les "Belléme", refusèrent toute espèce de trêve.

        Ces trois monstres, escortés d'une troupe de bandits comme eux, parcouraient toutes les terres du voisinage de Sées: l'incendie, le pillage, les attentats à la pudeur, annonçaient partout leur passage.

        Bientôt ils se rendirent maîtres de la ville épiscopale qui, depuis sa dévastation par les Normands, était restée sans remparts et sans fortifications; en possession de la ville, ils s'emparèrent de la cathédrale, et la maison de Dieu fut transformée en un repaire de voleurs et en un asile de prostitution. Yves, hors de lui-même et profondément affligé d'aussi affreux désordres, désirait ardemment y mettre un terme sans pouvoir y réussir. Un jour qu'il revenait de la cour du duc Guillaume de Normandie, dit Guillaume-le-Bâtard, fils de Robert-le-Libéral, et passait par Hyesmes, il fit part de sa triste position à plusieurs de ses amis, qu'il pria de venir à son secours.

        Ceux-ci s'étant rendus à son invitation,. il partit pour Sées, emmenant avec lui Hugues de Grante-Mesnil, fondateur de l'abbaye d'Ouche, et plusieurs autres barons et preux chevaliers, suivis de leurs vassaux et hommes d'armes Arrivés dans la ville, Grante-Mesnil, à la prière de l'évêque, commence le siége de la cathédrale et de la tour du Monastère , y attenant, pour en débusquer les trois bandits et leurs troupes.

        L'action fut chaude de part et d'autre: animés par la crainte d'être punis sévèrement de leurs forfaits s'ils venaient à tomber au pouvoir de leurs adversaires, les assiégés, résolus de vendre chèrement leur vie, opposèrent toujours la plus vive résistance; favorisés par leur position ils lançaient par les ouvertures des édifices une grêle de traits et de dards sur les troupes de l'évêque, dont plusieurs hommes furent blessés sans être en état de rendre la. pareille à l'ennemi. irrité de tant d'échecs et du peu de succès de son entreprise, Yves, à la vue du sang de ses généreux défenseurs, veut en finir de suite avec un ennemi si déterminé; oubliant dans ce moment sa mansuétude accoutumée, le sang des Belléme bouillonne dans ses veines, il donne ordre de mettre la feu à plusieurs baraques voisines de l'église, où s'étaient retranchés plusieurs des compagnons des Sorenge, afin de les forcer à en sortir.

        Le prélat parle, et les habitants de Sées exécutent ses ordres; mais bientôt les flammes, poussées par la violence du vent, atteignirent la cathédrale, d'immenses tourbillons l'enveloppèrent de toutes parts; et comme, suivant l'usage de ces temps, cet édifice était en grande partie construit en bois, il n'en resta plus que les murailles, noircies et calcinées. À la vue de ce désastre, l'évêque et ses chevaliers oublièrent l'ennemi pour ne penser qu'à ce nouveau malheur.

        Les Sorenge, de leur côté, profitant de la stupéfaction générale produite par cet événement, prirent aussitôt la fuite et se mirent en sûreté, eux et leurs satellites. La patience divine était lasse, et le châtiment réservé à tout profanateur du temple de Dieu ne se fit pas attendre; les. trois scélérats virent s'appesantir sur leur tète le bras vengeur qui les poursuivait, et tirent une fin digne de leur vie;

        Richard, l'aîné des trois, dormait une certaine nuit en toute sécurité dans une maison de débauche situé le sur le bord d'un étang, quand un brave chevalier nommé Richard, de Sainte-Scolasse, informé de sa retraite, vint bloquer la cabanne avec les gens de sa maison; Sorenge, averti à temps, profita de l'obscurité pour s'échapper; et, pour mieux assurer sa fuite et éviter toute rencontre, il traverse l'étang à la nage, précaution, au reste, fort inutile, car un habitant du pays, qu'il avait maltraité et retenu dans les fers, l'attendait sur le bord de l'étang, une hache à la main, avec laquelle il lui fendit la tête et l'étendit mort à au pieds.

        Robert, revenant un jour chargé du butin qu'il avait fait pendant le cours de ses brigandages dans les environs de Sées ou, suivant Odolent-Desnos, dans la campagne d'Écouché, fut assommé par les villageois qu'il avait dépouillés et mourut de ses blessures.

        Enfin, Avesgaud, le plus jeune des trois, étant entré à la Cambe, dans la maison d'Albert Fleitel pour y exercer sa fureur, fut tué d'un coup de pistolet, ou, suivant quelques auteurs, par la chute d'une solive qu'on lui fit tomber sur la tête.

        La mort de ces brigands ayant rendu la paix au pays et le repos à l'évêque, les premiers soins de ce dernier se portèrent sur sa cathédrale. Comme les murs avaient résisté à l'action de la flamme, Il fit reconstruire une nouvelle charpente et recouvrit l'église, qu'il consacra de nouveau le 2 janvier de l'année 1049 ; mais comme les murailles, affaiblies par la violence du feu, ne pouvaient supporter un poids si considérable, l'édifice croula entièrement dès avant le carême de la même année, deux mois à peine après sa restauration, et n'offrait à l'œil attristé qu'un vaste amas de décombres.

        L'année même de cette catastrophe, le pape Léon IX se rendit en France pour la dédicace de l'église de Saint-Rémi-de-Reims, où furent transférées les reliques du saint évêque. Après la cérémonie Sa Sainteté convoqua dans cette métropole un concile dont l'ouverture fut fixée au 3 octobre suivant; cette réunion avait pour objet la réforme des moeurs des. ecclésiastiques, tant séculiers que réguliers.

        Il s'y trouva vingt évêques, cinquante abbés et plusieurs autres ecclésiastiques. Au nombre des prélats figura notre évêque, Yves, avec quatre de ses voisins de la province de Normandie, savoir : Geoffroy, de Coutances; Hébert, de Lisieux; Hugues, de Bayeux et Hugues, d'Avranches.

        Le Souverain pontife, informé de ce qui s'était passé à Sées tança vertement l'évêque et lui adressa les plus vifs reproches. Qu'as-tu fait? perfide, lui dit-il; de quel forfait ne t'es-tu pas rendu coupable à quel châtiment assez sévère peut être infligé à un misérable assez criminel pour avoir livré aux flammes l'église, sa mère? L'éloquent prélat, après l'exposé fidèle des graves motifs qui l'avaient porté à en agir ainsi, répondit au pape qu'il n'avait fait ce mal involontaire à un temple matériel que pour arracher les enfants de l'Eglise à des maux bien autrement considérables.

        Calmé par ces raisons, le. Pontife se contenta de lui imposer l'obligation de reconstruire, à ses frais, une nouvelle cathédrale à la place de l'ancienne, ce à quoi l'évêque consentit. Comme, malgré ses grands biens, Yves était hors d'état de faire face, par lui-même, aux frais immenses d'une pareille entreprise, il partit pour l'Italie, passa dans la Pouille, où Boëmond, prince de Tarente, Tancrède de Hauteville, ses parents, possédaient de vastes domaines et des richesses considérables.

        Ces princes et grand nombre d'autres seigneurs de leur, cour, lui donnèrent de fortes sommes d'argent. Yves passa ensuite jusqu'à Constantinople, où l'empereur, outre les riches présents qu'il lui fit, pour le mettre dans le cas de reconstruire son église, lui donna une portion assez considérable du bois de la vraie croix.

        Muni de ces trésors, l'illustre prélat revint à Sées et jeta, en 1053, les fondements d'une cathédrale qui selon toute apparence a précédé immédiatement celle que nous possédons aujourd'hui. Ses trois successeurs immédiats, Robert de Rie, Gérard ler et Sorlon ne purent la terminer dans l'espace de plus de soixante dix ans, puis que la consécration de cet édifice n'eut lieu qu'en 1126, sous l'épiscopat de Jean de Neuville, qui eut la consolation d'y mettre la dernière main.

        Pendant les vingt-trois ans que ce prélat gouverna le diocèse de Sées le clergé et le peuple n'eurent qu'à se féliciter de l'avoir pour pasteur: sa douceur, sa charité, son affabilité envers tout le monde ne se démentirent jamais un seul instant. il était non seulement cher à son troupeau, mais encore à tous ceux qui avaient eu l'avantage de le connaître et d'apprécier son rare mérite. il fut aussi intimement lié avec ses deux confrères voisins, Hugues, fils du comte d'Eu, alors évêque de Lisieux, et Guillaume, fils de Gérard Fleitel, évêque d'Évreux.

        Ces trois illustres prélats faisaient alors la gloire de l'Église de Normandie, autant par leurs vertus apostoliques, leur zèle pour le culte divin, que par la splendeur de leur naissance et l'étroite union qui les unissait l'un à l'autre. Comme ils n'avaient ensemble qu'un cœur et qu'une âme, leur confiance réciproque était à un tel point, que chacun d'eux, suivant les circonstances, exerçait indistinctement les fonctions épiscopales dans le diocèse de son voisin, comme sur son propre territoire.

        Yves fonda dans le Perche, à peu de distance de Bellême, le beau prieuré de Sainte-Gauburge-de-la-Coudre, et le dota de grands biens; il y fit construire une magnifique et charmante église remarquable par la richesse de sa sculpture; elle a servi d'église paroissiale jusqu'en 1812, époque où la commune de Sainte-Gauburge fut supprimée et réunie à celle de Saint-Cyr-la-Rosière, et cette église fut depuis convertie en grange. il parait que Monseigneur Rousselet, évêque de Sées a l'intention de la faire rendre au culte à titre de chapelle.

        Yves assista, en 1055, au concile de Lisieux, convoqué par l'ordre du duc Guillaume, à la sollicitation duquel Mauger, son oncle, archevêque de Rouen, fut Solennellement déposé pour sa vie scandaleuse et ses débordements on mit à la place du prélat mercenaire le vertueux et célèbre Maurille, qui consola l'église des maux que lui avait faits son indigne prédécesseur.

        Yves bénit la même année Robert, abbé de Saint-Evroult-en-Ouche. Enfin, après une vie remplie de saintes œuvres si l'on en excepte l'accident relatif à la cathédrale, dont on ne peut encore lui faire un crime, puisqu'il était loin de prévoir ce qui arriva Yves de Belléme termina sa carrière vers l'an 1070, suivant l'opinion la plus accréditée, et conforme d'ailleurs à la Gallia Christiana, ainsi qu'à la chronologie de la galerie de nos évêques, au palais épiscopal. Ses restes mortels turent déposés dans le chœur de la cathédrale qu'il faisait bâtir alors, et qui devait être assez avancée, puisqu'on y travaillait depuis sept ans. Pour montrer qu'il était le fondateur de cette église, son tombeau était maçonné.

        Plus de cinq siècles s'étaient écoulés depuis que le vertueux prélat était allé recevoir, dans un monde meilleur, la récompense due à ses bonnes œuvres lorsqu'en 1601, on découvrit, en creusant la fosse destinée à recevoir la dépouille mortelle de Monseigneur Louis Dumoulinet, évêque de Sées un grand cercueil en pierre fermé avec des agrafes de fer; la curiosité l'ayant fait ouvrir, on y vit avec étonnement un corps humain de haute stature, au visage encore frais, à la barbe longue.

        Ses traits semblaient n'avoir souffert d'autre altération que celle de la mort. Il avait la mitre en tète et les pieds chaussés de mules épiscopales; le corps était revêtu d'une aube très fine et d'une riche chasuble de velours cramoisi; à côté de lui était une crosse en bois doré, ornée d'un écusson aux armes de Belléme (château crénelé d'or, fond de sable), ce qui ne laissa aucun doute que c'était Yves de Belléme. Au premier contact de l'air, le corps sen alla en poussière.

        Monseigneur Dumoulinet remplaça, le 30 mars 1601 son illustre anté-prédécesseur dans cet salle de mort; et le 19 février 1838, lors de l'inhumation de Monseigneur Alexis Saussol, notre pieux et vénérable évêque, on ouvrit pour la seconde fois cette sombre demeure, où l'on trouva en effet le cercueil en plomb de Louis Dumoulinet, renfermé dans le cercueil en pierre d'Yves de Belléme.


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  • ARNOULT DE BELLÉME.

    Mort en 1052

        Arnoult, fils de Guillaume Il, après avoir contribué à l'expulsion de son père, ainsi que le racontent Ordéric Vital, et principalement Guillaume de Jumièges, qui écrivait son histoire à l'époque même où se passaient les faits qu'il y mentionne, partagea à son tour sa disgrâce et son exil. La haine des Giroye pour les Talvas était telle que, malgré les dispositions hostiles du fils contre le père, malgré le gage d'alliance que semblait leur garantir sa conduite dénaturée envers l'auteur de ses jours, il ne put néanmoins trouver grâce à leurs yeux; il fût également chassé et dépossédé des domaines paternels. Arnoult, dans sa détresse, alla demander un asile à Yves, évêque de Sées, son oncle paternel. On trouve sa souscription avec celle du prélat, apposée en bas d'une charte de Guillaume-le-Bâtard, due de Normandie , en faveur de l'abbaye de Saint-Rignier. Il souscrivit encore quelques autres chartes , émanées de son oncle.

        Presque tous les historiens gardent le silence sur l'époque où mourut Arnoult, à l'exception de l'auteur de la statistique de l'Orne pour 1834, qui, dans la partie historique de son travail, fixe cette même mort à la date de 1052 sur la fin de l'année où mourut Talvas, son père.

        Voici, selon les auteurs du temps, suivis en cela par les écrivains postérieurs, quelles furent les circonstances de la mort de ce jeune seigneur.

        Comme il avait partagé les crimes de ses devanciers, il participa aussi à leur châtiment; une mort inopinée l'arrêta, à la fleur de son âge dans la carrière des vices où il avait vécu. Écoutons à ce sujet les sages réflexions d'un de nos vieux historiens:

        " les enfants (dit Bry de la Clergerie), ne sont pas juges ni censeurs des mauvaises humeurs de leurs pères, et si Dieu le souffre quelquefois, c'est un denoyment de l'ordre commun, et le plus aspre chastiement qui se trouve pour punir les impiétés d'une race maudite. La main du fils est pour la gloire et le secours de son père, et non pour lever le baston sur celui qui lui a donné la vie, ni corriger les fautes et les vices sur lesquels il n'a autre juridiction et pouvoir que les voeux et les prières. La cruauté de Talvas est grande, mais l'impiété de son fils en surpasse l'horreur, et Dieu ne laisse l'une ni l'autre impunie. "

        Arnoult, partant un jour avec quelques vassaux pour, ses excursions ordinaires, toujours accompagnées de rapines et de brigandages , suivant l'usage de ce temps, passa en chevauchant près de la retraite d'une pauvre religieuse qui élevait un petit porc; il lui prit fantaisie d'enlever cet animal, plutôt sans doute pour jouer un tour à la pauvre fille qu'alléché par l'appât du butin. Sa volonté fut aussitôt accomplie que connue : le petit cochon fut emporté malgré les cris et les prières de la malheureuse, qui poursuivit en pleurant et conjura le comte de vouloir bien lui rendre son petit porc.

        Arnoult fut insensible à ses; réclamations et continua sa route. De retour à son logis il commanda à son cuisinier de lui préparer son gibier pour son souper. Ses ordres furent exécutés, et le mets, préparé, fut servi sur la table. Harassé de sa course, Arnoult, stimulé par la faim, mangea de bon appétit plusieurs morceaux du cochon; mais ce fut son dernier repas, car la nuit suivante il mourut dans son lit, très probablement victime (le sa gourmandise et à la suite d'une indigestion. on attribua cette mort au démon qui, pour le punir de son vol, l'avait dit-on étranglé.

        La superstition du temps autorisait de semblables conjectures. D'autres écrivains ont prétendu que ce diable stranguIateur ne fut autre qu'Olivier, frère naturel d'Arnoult; mais des chroniques normandes et Guillaume de Jumièges, qui connaissait Olivier, du moins de réputation, rejettent cette imputation comme étant calomnieuse, Olivier s'étant toujours conduit comme un brave et féal chevalier qui, après s'être illustré par une foule d'actions, honorables au service de son prince, aspire à une gloire plus durable. Cet Olivier voulant cueillir des palmes inflétrissables renonça au monde sur le déclin de l'âge et s'enrôla sous les drapeaux du maître des rois en prenant l'habit religieux, dans l'abbaye du Bec.

        Cette maison avait alors pour abbé le célèbre saint Anselme, que ses, vertus et ses mérites élevèrent dans la suite au siège archiépiscopal de Cantorbéry. Olivier vécut longtemps sous les livrées de la pénitence, dans sa paisible retraite , où il mourut, plein de jours et de vertus.

        Quant au malheureux Giroye, que nous avons laissé au sortir des mains de ses bourreaux, il fut confié aux soins de son frère Raoul, dont les conseils, n'avaient pu l'éloigner de ce malheur. Raoul Mâle-Couronne, l'un des plus habiles de son temps dans l'art de guérir, parvint, à force de soins et grâce à sa science, à procurer à son frère une guérison aussi complète que la grandeur du mal pouvait le permettre.

        Guillaume, en reconnaissance d'une guérison si peu espérée, partit pour la Terre Sainte, qu'il avait déjà visitée une fois.

        Au retour de la Palestine, il alla cacher ses plaies sous l'habit monacal, dans l'abbaye du Bec. A sa sollicitation, Hugues et Robert de Grante-Mesnil, ses neveux, entreprirent, en 1050, de relever les ruines de l'ancienne abbaye d'Ouche, fondée par saint Evroult, et ruinée en 945 par le duc de France, Hugues-le-Grand, lors de son démélé avec Louis d'outre-mer. À la prière du même Giroye, le nouveau monastère fut bientôt richement doté par sa nombreuse famille et tous ses amis, auxquels il donna l'exemple le premier de tous.

        Guillaume Giroye mourut, suivant les uns, dans le monastère où il s'était retiré, et, suivant Ordéric vital, à Cayette ou Gaëte, en Italie, où des affaires importantes avaient réclamé sa présence. il était dans un âge très avancé quand il termina sa carrière, le 5 février. il fut enterré dans l'église de Saint-François ou plutôt Saint-Érasme.


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