• YVES II, DE BELLÉME, ÉVÊQUE DE SÉEZ (Sées)

     

    YVES II, DE BELLÉME, ÉVÊQUE DE SÉEZ (Sées).

    Vème Seigneur de Belléme. (1052 à 1070.)

        Après la mort de Guillaume Il et celle d'Arnoult, son fils, décédé sans postérité, la seigneurie de Belléme qui, apparemment, d'après la loi des fiefs alors en vigueur, ne pouvait être possédée par les femmes tant qu'il y avait des mâles dans la famille, échut par droit d'héritage à Yves de Belléme, cinquième et dernier fils de Guillaume ler, fils de Guillaume Il le Cruel, et oncle d'Arnoult.

        Tous les chroniqueurs et historiens du temps nous tracent de ce prélat le portrait le plus flatteur; il avait des inclinations diamétralement opposées à celles de son père et de ses frères. Élevé dès sa jeunesse à l'école du sanctuaire, nourri des saintes maximes de l'Évangile, il y puisa cette charité, cette mansuétude qui le rendirent l'idole de son clergé et du troupeau confié à ses soins.

        A une physionomie charmante, à la régularité des traits, à une taille élevée et majestueuse, il réunissait encore toutes les qualités de l'esprit et du cœur il aimait les lettres et les cultivait avec un grand succès; il avait l'esprit vif et pénétrant, s'exprimait avec facilité et éloquence ; son caractère, naturellement gai et plein d'enjouement, faisait avidement rechercher sa société.

        Malgré la splendeur de son rang et l'élévation de sa naissance, il savait, comme son divin Maître, se faire à tout et s'accommoder aux conditions les plus humbles. Le clergé séculier et régulier de son diocèse était toujours sur de trouver en lui toute la tendresse et l'affection d'un père.

        Aussi grand zélateur de la paix que ses parents l'étaient des querelles et du tumulte des armes, il rechercha avec empressement l'amitié de tous les seigneurs voisins, principalement de ceux qui avaient eu le plus à se plaindre de la conduite de sa famille et en particulier de la maison Giroye, qu'il combla de prévenances, et avec laquelle il vécut dans la plus parfaite intelligence.

        Une seule famille resta insensible aux nobles et généreux procédés du bon prélat. Accoutumés dès leur bas âge à exercer toutes sortes de brigandages, trois gentilshommes des environs, Richard, Robert et Avesgaud, fils de Guillaume Soreng ou Sorenge qui, très probablement, s'étaient déjà mesurés avec les "Belléme", refusèrent toute espèce de trêve.

        Ces trois monstres, escortés d'une troupe de bandits comme eux, parcouraient toutes les terres du voisinage de Sées: l'incendie, le pillage, les attentats à la pudeur, annonçaient partout leur passage.

        Bientôt ils se rendirent maîtres de la ville épiscopale qui, depuis sa dévastation par les Normands, était restée sans remparts et sans fortifications; en possession de la ville, ils s'emparèrent de la cathédrale, et la maison de Dieu fut transformée en un repaire de voleurs et en un asile de prostitution. Yves, hors de lui-même et profondément affligé d'aussi affreux désordres, désirait ardemment y mettre un terme sans pouvoir y réussir. Un jour qu'il revenait de la cour du duc Guillaume de Normandie, dit Guillaume-le-Bâtard, fils de Robert-le-Libéral, et passait par Hyesmes, il fit part de sa triste position à plusieurs de ses amis, qu'il pria de venir à son secours.

        Ceux-ci s'étant rendus à son invitation,. il partit pour Sées, emmenant avec lui Hugues de Grante-Mesnil, fondateur de l'abbaye d'Ouche, et plusieurs autres barons et preux chevaliers, suivis de leurs vassaux et hommes d'armes Arrivés dans la ville, Grante-Mesnil, à la prière de l'évêque, commence le siége de la cathédrale et de la tour du Monastère , y attenant, pour en débusquer les trois bandits et leurs troupes.

        L'action fut chaude de part et d'autre: animés par la crainte d'être punis sévèrement de leurs forfaits s'ils venaient à tomber au pouvoir de leurs adversaires, les assiégés, résolus de vendre chèrement leur vie, opposèrent toujours la plus vive résistance; favorisés par leur position ils lançaient par les ouvertures des édifices une grêle de traits et de dards sur les troupes de l'évêque, dont plusieurs hommes furent blessés sans être en état de rendre la. pareille à l'ennemi. irrité de tant d'échecs et du peu de succès de son entreprise, Yves, à la vue du sang de ses généreux défenseurs, veut en finir de suite avec un ennemi si déterminé; oubliant dans ce moment sa mansuétude accoutumée, le sang des Belléme bouillonne dans ses veines, il donne ordre de mettre la feu à plusieurs baraques voisines de l'église, où s'étaient retranchés plusieurs des compagnons des Sorenge, afin de les forcer à en sortir.

        Le prélat parle, et les habitants de Sées exécutent ses ordres; mais bientôt les flammes, poussées par la violence du vent, atteignirent la cathédrale, d'immenses tourbillons l'enveloppèrent de toutes parts; et comme, suivant l'usage de ces temps, cet édifice était en grande partie construit en bois, il n'en resta plus que les murailles, noircies et calcinées. À la vue de ce désastre, l'évêque et ses chevaliers oublièrent l'ennemi pour ne penser qu'à ce nouveau malheur.

        Les Sorenge, de leur côté, profitant de la stupéfaction générale produite par cet événement, prirent aussitôt la fuite et se mirent en sûreté, eux et leurs satellites. La patience divine était lasse, et le châtiment réservé à tout profanateur du temple de Dieu ne se fit pas attendre; les. trois scélérats virent s'appesantir sur leur tète le bras vengeur qui les poursuivait, et tirent une fin digne de leur vie;

        Richard, l'aîné des trois, dormait une certaine nuit en toute sécurité dans une maison de débauche situé le sur le bord d'un étang, quand un brave chevalier nommé Richard, de Sainte-Scolasse, informé de sa retraite, vint bloquer la cabanne avec les gens de sa maison; Sorenge, averti à temps, profita de l'obscurité pour s'échapper; et, pour mieux assurer sa fuite et éviter toute rencontre, il traverse l'étang à la nage, précaution, au reste, fort inutile, car un habitant du pays, qu'il avait maltraité et retenu dans les fers, l'attendait sur le bord de l'étang, une hache à la main, avec laquelle il lui fendit la tête et l'étendit mort à au pieds.

        Robert, revenant un jour chargé du butin qu'il avait fait pendant le cours de ses brigandages dans les environs de Sées ou, suivant Odolent-Desnos, dans la campagne d'Écouché, fut assommé par les villageois qu'il avait dépouillés et mourut de ses blessures.

        Enfin, Avesgaud, le plus jeune des trois, étant entré à la Cambe, dans la maison d'Albert Fleitel pour y exercer sa fureur, fut tué d'un coup de pistolet, ou, suivant quelques auteurs, par la chute d'une solive qu'on lui fit tomber sur la tête.

        La mort de ces brigands ayant rendu la paix au pays et le repos à l'évêque, les premiers soins de ce dernier se portèrent sur sa cathédrale. Comme les murs avaient résisté à l'action de la flamme, Il fit reconstruire une nouvelle charpente et recouvrit l'église, qu'il consacra de nouveau le 2 janvier de l'année 1049 ; mais comme les murailles, affaiblies par la violence du feu, ne pouvaient supporter un poids si considérable, l'édifice croula entièrement dès avant le carême de la même année, deux mois à peine après sa restauration, et n'offrait à l'œil attristé qu'un vaste amas de décombres.

        L'année même de cette catastrophe, le pape Léon IX se rendit en France pour la dédicace de l'église de Saint-Rémi-de-Reims, où furent transférées les reliques du saint évêque. Après la cérémonie Sa Sainteté convoqua dans cette métropole un concile dont l'ouverture fut fixée au 3 octobre suivant; cette réunion avait pour objet la réforme des moeurs des. ecclésiastiques, tant séculiers que réguliers.

        Il s'y trouva vingt évêques, cinquante abbés et plusieurs autres ecclésiastiques. Au nombre des prélats figura notre évêque, Yves, avec quatre de ses voisins de la province de Normandie, savoir : Geoffroy, de Coutances; Hébert, de Lisieux; Hugues, de Bayeux et Hugues, d'Avranches.

        Le Souverain pontife, informé de ce qui s'était passé à Sées tança vertement l'évêque et lui adressa les plus vifs reproches. Qu'as-tu fait? perfide, lui dit-il; de quel forfait ne t'es-tu pas rendu coupable à quel châtiment assez sévère peut être infligé à un misérable assez criminel pour avoir livré aux flammes l'église, sa mère? L'éloquent prélat, après l'exposé fidèle des graves motifs qui l'avaient porté à en agir ainsi, répondit au pape qu'il n'avait fait ce mal involontaire à un temple matériel que pour arracher les enfants de l'Eglise à des maux bien autrement considérables.

        Calmé par ces raisons, le. Pontife se contenta de lui imposer l'obligation de reconstruire, à ses frais, une nouvelle cathédrale à la place de l'ancienne, ce à quoi l'évêque consentit. Comme, malgré ses grands biens, Yves était hors d'état de faire face, par lui-même, aux frais immenses d'une pareille entreprise, il partit pour l'Italie, passa dans la Pouille, où Boëmond, prince de Tarente, Tancrède de Hauteville, ses parents, possédaient de vastes domaines et des richesses considérables.

        Ces princes et grand nombre d'autres seigneurs de leur, cour, lui donnèrent de fortes sommes d'argent. Yves passa ensuite jusqu'à Constantinople, où l'empereur, outre les riches présents qu'il lui fit, pour le mettre dans le cas de reconstruire son église, lui donna une portion assez considérable du bois de la vraie croix.

        Muni de ces trésors, l'illustre prélat revint à Sées et jeta, en 1053, les fondements d'une cathédrale qui selon toute apparence a précédé immédiatement celle que nous possédons aujourd'hui. Ses trois successeurs immédiats, Robert de Rie, Gérard ler et Sorlon ne purent la terminer dans l'espace de plus de soixante dix ans, puis que la consécration de cet édifice n'eut lieu qu'en 1126, sous l'épiscopat de Jean de Neuville, qui eut la consolation d'y mettre la dernière main.

        Pendant les vingt-trois ans que ce prélat gouverna le diocèse de Sées le clergé et le peuple n'eurent qu'à se féliciter de l'avoir pour pasteur: sa douceur, sa charité, son affabilité envers tout le monde ne se démentirent jamais un seul instant. il était non seulement cher à son troupeau, mais encore à tous ceux qui avaient eu l'avantage de le connaître et d'apprécier son rare mérite. il fut aussi intimement lié avec ses deux confrères voisins, Hugues, fils du comte d'Eu, alors évêque de Lisieux, et Guillaume, fils de Gérard Fleitel, évêque d'Évreux.

        Ces trois illustres prélats faisaient alors la gloire de l'Église de Normandie, autant par leurs vertus apostoliques, leur zèle pour le culte divin, que par la splendeur de leur naissance et l'étroite union qui les unissait l'un à l'autre. Comme ils n'avaient ensemble qu'un cœur et qu'une âme, leur confiance réciproque était à un tel point, que chacun d'eux, suivant les circonstances, exerçait indistinctement les fonctions épiscopales dans le diocèse de son voisin, comme sur son propre territoire.

        Yves fonda dans le Perche, à peu de distance de Bellême, le beau prieuré de Sainte-Gauburge-de-la-Coudre, et le dota de grands biens; il y fit construire une magnifique et charmante église remarquable par la richesse de sa sculpture; elle a servi d'église paroissiale jusqu'en 1812, époque où la commune de Sainte-Gauburge fut supprimée et réunie à celle de Saint-Cyr-la-Rosière, et cette église fut depuis convertie en grange. il parait que Monseigneur Rousselet, évêque de Sées a l'intention de la faire rendre au culte à titre de chapelle.

        Yves assista, en 1055, au concile de Lisieux, convoqué par l'ordre du duc Guillaume, à la sollicitation duquel Mauger, son oncle, archevêque de Rouen, fut Solennellement déposé pour sa vie scandaleuse et ses débordements on mit à la place du prélat mercenaire le vertueux et célèbre Maurille, qui consola l'église des maux que lui avait faits son indigne prédécesseur.

        Yves bénit la même année Robert, abbé de Saint-Evroult-en-Ouche. Enfin, après une vie remplie de saintes œuvres si l'on en excepte l'accident relatif à la cathédrale, dont on ne peut encore lui faire un crime, puisqu'il était loin de prévoir ce qui arriva Yves de Belléme termina sa carrière vers l'an 1070, suivant l'opinion la plus accréditée, et conforme d'ailleurs à la Gallia Christiana, ainsi qu'à la chronologie de la galerie de nos évêques, au palais épiscopal. Ses restes mortels turent déposés dans le chœur de la cathédrale qu'il faisait bâtir alors, et qui devait être assez avancée, puisqu'on y travaillait depuis sept ans. Pour montrer qu'il était le fondateur de cette église, son tombeau était maçonné.

        Plus de cinq siècles s'étaient écoulés depuis que le vertueux prélat était allé recevoir, dans un monde meilleur, la récompense due à ses bonnes œuvres lorsqu'en 1601, on découvrit, en creusant la fosse destinée à recevoir la dépouille mortelle de Monseigneur Louis Dumoulinet, évêque de Sées un grand cercueil en pierre fermé avec des agrafes de fer; la curiosité l'ayant fait ouvrir, on y vit avec étonnement un corps humain de haute stature, au visage encore frais, à la barbe longue.

        Ses traits semblaient n'avoir souffert d'autre altération que celle de la mort. Il avait la mitre en tète et les pieds chaussés de mules épiscopales; le corps était revêtu d'une aube très fine et d'une riche chasuble de velours cramoisi; à côté de lui était une crosse en bois doré, ornée d'un écusson aux armes de Belléme (château crénelé d'or, fond de sable), ce qui ne laissa aucun doute que c'était Yves de Belléme. Au premier contact de l'air, le corps sen alla en poussière.

        Monseigneur Dumoulinet remplaça, le 30 mars 1601 son illustre anté-prédécesseur dans cet salle de mort; et le 19 février 1838, lors de l'inhumation de Monseigneur Alexis Saussol, notre pieux et vénérable évêque, on ouvrit pour la seconde fois cette sombre demeure, où l'on trouva en effet le cercueil en plomb de Louis Dumoulinet, renfermé dans le cercueil en pierre d'Yves de Belléme.


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