• Le Bénédictin par Alfred Dieusy

    L’ABBAYE.



    Non loin des bords rians de la Seine, dans une contrée appartenant à la Normandie, était jadis une riche abbaye dont les ruines font encore l’admiration des amateurs d’antiquités. Cette abbaye, où vivaient en commun de pieux Bénédictins, élevait ses tours qui servaient de fanal au voyageur égaré, et l’invitaient à venir réclamer un abri pour la nuit. Chaque soir, en effet, voyait arriver à la porte du couvent, tantôt le colporteur accablé de lassitude par les longues courses qu’il avait faites durant la journée pour débiter ses marchandises ; tantôt le pèlerin vénérable, courbé sous le poids de l’âge et de la fatigue de ses voyages lointains ; tous les étrangers, enfin, qui, à l’approche de la nuit, cherchant un gîte, étaient assez heureux pour gagner à temps celui qui s’offrait à eux. On accordait à chacun une hospitalité généreuse qui consistait en un bon repas, puis un lit encore meilleur ; mais il fallait arriver assez tôt, car le couvre-feu une fois sonné, la porte se fermait pour ne se rouvrir que le lendemain matin. Ainsi le voulait la règle, qui ni prières, ni menaces, n’eussent pu faire enfreindre.

    Quand le temps était beau, quand la lune brillait, quand le ciel était étoilé, quand, enfin, régnait la saison où les nuits fraîches semblent délicieuses, le voyageur retardataire pouvait trouver un dédommagement au lit qui lui manquait, dans la verte pelouse qui s’étendait autour de l’édifice ; mais si le ciel était brumeux, si la bise soufflait, si la pluie tombait par torrens, ou bien si la pelouse était couverte de neige, alors il ne lui restait d’autre ressource que de doubler le pas pour chercher un autre asile, à moins qu’il ne dédaignât point l’humble toit d’un pauvre pêcheur, qui demeurait à peu de distance.

    LE PÊCHEUR.


    Son habitation, simple cabane couverte en chaume, était située à quelques cents pas de l’abbaye, et presque baignée par la rivière. Il vivait, avec sa femme et son fils, du produit de ce que Dieu amenait dans ses filets, réservant son plus beau poisson pour ses voisins les moines, qui lui donnaient, en échange, de quoi subvenir aux premières nécessités de l’existence, savoir : le pain, les légumes, le lard, plus, leurs vieux frocs. Le reste était porté au bourg prochain, où il le vendait ce qu’il pouvait, bien peu de chose, car le poisson que l’on eût payé quelques deniers de plus à André le pêcheur, eût dû être un morceau digne de la table d’un prélat ; et ceux de cette espèce étaient presque toujours retenus par le frère pourvoyeur des Bénédictins.

    Quoique sans fortune, il était toujours gai, le bon pêcheur. Il aimait sa femme et son fils, plus que ses filets, plus que son bateau, héritage de ses pères. Compatissant, il accueillait avec joie l’étranger désappointé de n’avoir pu trouver abri au couvent ; il le choyait, le régalait de son mieux. Thérèse, la ménagère, habile à apprêter le poisson, faisait vite une friture ou bien une matelotte, mets où elle excellait, - les moines en savaient quelque chose. - Le petit André, joli enfant de huit ans, courait, sur l’ordre de son père, déterrer un pot de vieux cidre. On prononçait le benedicite, on se mettait à table, le repas était trouvé délicieux ; on chantait le cantique du soir, puis l’on plaçait des draps bien gros et bien durs, mais bien blancs, à l’unique lit de la famille, que l’on offrait au voyageur. Le lendemain, à son réveil, on lui servait un déjeûner frugal, mais donné de si bon coeur ! Enfin, il partait après avoir remercié ses hôtes de leurs soins. S’il n’était pas sûr de sa route, on la lui indiquait : André même lui servait quelques instans de guide, ou, quand il était nécessaire, le passait de l’autre côté de la rivière. Le voyageur, en le quittant, aurait aussi peu songé à lui offrir une récompense que lui à la demander ; car alors l’hospitalité était une vertu fort commune en Normandie.

    L’ORAGE.


    Un soir, c’était à la fin de l’hiver, le temps était épouvantable ; la pluie, la neige, la grêle, les vents, le tonnerre même, se déchaînaient alternativement, ou tous ensemble, contre la terre ! Mais comment croire que quelqu’un fût resté exposé à une telle intempérie ? Long-temps avant que le couvre-feu du couvent sonnât, le réfectoire destiné aux étrangers avait été rempli ; le dortoir était totalement garni, quand la cloche commença à faire entendre ses sons, portés tantôt au nord, tantôt au côté opposé par les vents capricieux. Tout d’un coup elle se tut ; l’huis extérieur fut clos, et les lumières s’éteignirent dans toutes les cellules, une exceptée, celle d’un bénédictin dont les jours étaient menacés par la maladie.

    Chez André le pêcheur, il n’en fut pas ainsi. C’était le moment qu’il attendait, lui, pour exercer l’hospitalité. Tant que la riche abbaye était ouverte, on y entrait de préférence ; mais sitôt que le couvent était fermé, la chaumière avait son tour.

    « Femme, allume une de nos torches de résine, dit l’homme pauvre à Thérèse ; place-la en dehors, afin qu’elle guide les pas du malheureux qui, peut-être, cherche maintenant un refuge. André, mon enfant, reste à côté ; ne crains pas le tonnerre, il épargne les justes ; écoute attentivement si tu n’entends pas des cris de détresse. A présent, femme, fais bon feu : le bois ne nous coûte que la peine de le ramasser. C’est demain dimanche ; messeigneurs les Bénédictins ne voudront pas de poisson : fais cuire le plus beau, le plus frais, cette superbe anguille que je pêchai tantôt. Il ne faisait pas ce temps-là, Jésus mon Dieu !

    - Mon père, mon père, s’écrie le jeune André, j’entends… je crois entendre une voix.… Mais c’est celle du vent… Non ! je ne me trompe point ! une voix humaine !....

    - Agite la torche, mon fils.

    - J’en suis sûr maintenant, un homme est arrêté là-bas, vers l’abbaye.

    - Il ne sait pas que le couvre-feu est sonné ; agite la torche, mon enfant, il la verra peut-être.

    - Par ici ! par ici ! crie le pêcheur à l’étranger, le hêlant à la manière des bateliers.

    Il nous aperçoit, il vient de notre côté. André, mon enfant, prends la torche, viens avec moi, viens au-devant de lui…. Eh bien ! Je ne le vois plus : quelle nuit ! elle est plus noire que le diable !

    - Par Saint-Côme, dit une voix forte mais enrouée, qui parle du diable ? C’est sans doute lui qui tient endormis les moines de ce couvent ! »

    Puis, en deux bonds, l’étranger se trouva chez André le pêcheur.

    L’HOSPITALITÉ.


    « Sire étranger, dit le pêcheur scandalisé, le diable n’a point affaire en ceci. Si vous étiez de ce pays, vous sauriez que l’on ne reçoit plus personne à l’abbaye après l’heure du couvre-feu.

    - Je le sais ; mais par le temps qu’il fait, maître André….

    - Qui vous a dit mon nom ?

    - Quoi ! quel nom ? balbutia l’étranger.

    - Vous m’avez appelé André.

    - Ai-je dit André ?

    - Oui, vraiment.

    - Ah ! bien…. c’est que je viens d’entendre votre femme vous nommer ainsi, apparemment.

    - Ma femme ? Mais non, elle ne m’a point parlé depuis que vous êtes entré.

    - En ce cas, c’est le diable qui a mis votre nom sur mes lèvres. J’ai dit André comme j’aurais dit Michel, Thomas ou tout autre nom. Mais, par Dieu ! qu’importe ! »

    Il dit ces derniers mots d’un ton qu’il voulut rendre imposant, mais qui n’inspira que la méfiance au bon pêcheur.

    « Femme, il jure à tout mot ; je doute qu’il soit chrétien, » murmura-t-il tout bas à Thérèse, tandis que l’étranger tordait, près du feu, son manteau trempé par la pluie.

    « Le damné pays ! Il y pleut donc toujours ? maître André, puisqu’ainsi est votre nom.

    - En hiver, oui ; en été, la moitié du temps.

    - J’en sais quelque chose.

    - Vous y êtes donc déjà venu ? Permettez que j’ôte votre manteau ; femme, viens m’aider.

    - Oui, je passai par-là il y a de ça dix ans, me rendant à la croisade.

    - La croisade !» exclamèrent André et Thérèse. Puis, détachant le manteau de l’étranger, celui-ci parut à leurs yeux sous le costume guerrier, portant sur lui cette croix célèbre depuis chantée par le Tasse. Tous deux tombèrent à ses pieds.

    « Pardonnez, noble sire, la familiarité de nos discours.

    - Relevez-vous, serfs ! Que l’on me donne du vin !

    - Noble croisé, notre toit est indigne de vous : je cours à l’abbaye ; quand on saura qui vous êtes….

    - Au diable l’abbaye ! Du vin !

    - Les pauvres gens n’en ont point ; mais frère Eustache, le cellerier de l’abbaye….

    - Encore une fois, laissez-là l’abbaye ! J’ai soif. Point de vin ! qu’avez-vous qui puisse y suppléer ?

    - De bon cidre normand.

    - Eh bien ! donc, qu’attendez-vous pour m’en verser ? »

    Le petit André venait de se coucher, Thérèse alla quérir un pot.

    « A ta santé, André ; à la vôtre, bonne Thérèse. »

    Le pot entier y passa.

    « Exquis, ton cidre ! J’en aurais voulu de semblable quand nous étions sous les murs de Jérusalem. Encore un pot, André, et de la venaison pour me le faire sembler meilleur.

    - De la venaison, seigneur ! Il y en a…. à l’abbaye…. Mais nous avons du poisson, ajouta-t-il précipitamment.

    - Le diable emporte l’abbaye et les moines ! s’écria le croisé furieux. L’abbaye est fermée ! Le vin est à l’abbaye ! La venaison à l’abbaye ! Par la Croix ! par le tombeau du Christ ! je voudrais voir anéanties toutes les abbayes du monde !

    - Messire, ne vous emportez pas, dit Thérèse épouvantée. André, tandis que tu étais à la pêche, est venu de l’abbaye un pâté de venaison pour fêter demain le saint jour du dimanche. Le voici.

    - Par saint Hubert, patron des veneurs ! je rétracte mon serment, excellente Thérèse. »

    Et déjà il entame le pâté.

    « Mais, noble sire, ajoute André, le retenant, oubliez-vous que c’est aujourd’hui samedi ? Voici sur le feu un poisson délicat, une anguille, que ma femme a mise en matelotte. Et elle est renommée à l’abbaye, ma femme, pour les matelottes d’anguille.

    - Vilain ! répond le croisé, mangeant à belles dents, je sais qu’il est samedi ; mais, comme guerrier de la croisade, j’ai des dispenses. Envoie donc demain ta matelotte à l’abbaye, et, crois-moi, prends en échange d’aussi bonne venaison que celle-ci. »

    MALADRESSE.


    Quoi qu’il eût dit, l’étranger, après avoir achevé le pâté et fait revenir un troisième pot de cidre, daigna goûter la matelotte, puis, au triomphe de Thérèse, en prendre une portion ; le tout, enfin, aux barbes du pêcheur et de sa femme, qui eussent été charmés de son appétit, s’il n’eût pas juré de plus en plus par le diable et par tous les saints, à mesure que le souper avançait.

    Sa conversation devint plus expansive. Il apprit à ses hôtes qu’il était baron, qu’il avait vendu le fief de ses pères pour équiper cent hommes d’armes et les mener à la délivrance de Jérusalem ; que, tous étant morts dans cette expédition, il revenait seul en son pays, où il espérait trouver de nouvelles ressources.

    Le baron pouvait avoir trente-cinq ans ; mais les passions, les fatigues de la guerre, le soleil asiatique, avaient vieilli, bruni ses traits, blanchi ses cheveux et sa barbe, qu’il portait longs, de sorte qu’à le voir on lui eût bien donné la cinquantaine.

    Cependant, le temps continuait d’être effroyable, le vent ébranlait par sa force la chaumière du pêcheur, et lui faisait craindre qu’elle ne s’écroulât.

    « Je ne me souviens pas d’avoir vu une si terrible tempête de ma vie, dit-il en se signant, à la suite d’un nouveau coup de tonnerre.

    - André, répliqua Thérèse, as-tu donc oublié la nuit affreuse de la jeune dame ?

    - Pauvre dame ! Tu as raison ; qu’elle fut épouvantable aussi, cette nuit-là ! »

    Le voyageur portait à ses lèvres le broc qu’il allait vider, quand, aux paroles des interlocuteurs, il le laissa échapper avec fracas de ses mains, que des convulsions semblaient agiter.

    « Qu’avez-vous, noble sire ? s’écrièrent André et Thérèse.

    - Le feu de Satan m’arde ! Je suis un maladroit : j’ai brisé votre broc !

    - Ce n’est rien, il n’est qu’ébréché. Mais le cidre est répandu ; Thérèse, cours le remplir. »

    La figure du croisé était bouleversée ; dans ses yeux se lisait la terreur ; mais, en peu d’instans, il se remit ; un reste de pâleur indiqua seul qu’il s’était passé quelque chose d’extraordinaire en lui.

    « Merci, merci, dit-il à Thérèse lui rapportant le broc plein ; j’en ai assez. Dites-moi ; qu’est-ce que cette nuit épouvantable, cette jeune dame dont vous vous entreteniez tout à l’heure ? »

    Thérèse poussa un gros soupir ; André leva les yeux au ciel.

    « Ah ! sire baron, c’est une histoire bien triste ! Le coeur m’en saigne toutes les fois que j’y songe.

    - Les larmes m’en viennent aux yeux, ajouta Thérèse, se les essuyant avec le dos de la main.

    - Je suis curieux de la connaître, dit le baron.»

    Et il s’enveloppa le corps, se cacha la tête dans son manteau, qui avait eu le temps de sécher devant le feu durant le souper.

    « Femme, donne-nous deux ou trois fagots »

    Et, s’asseyant près de l’étranger, sa femme de l’autre côté, le pêcheur prit ainsi la parole :

    HISTOIRE.


    « Il y a long-temps….

    - Justement dix années, interrompit Thérèse ; car c’était la première de notre union, et le dix-huitième jour de mars.»

    Le croisé frémit.

    « Femme, tu as raison ! s’écria le pêcheur frappé d’un souvenir. Puis, reprenant sa dignité : mais, laisse-moi conter.

    « Il y a aujourd’hui dix ans donc, au mois de mars, temps d’équinoxe et de giboulées, la veille de saint Joseph, le jour de saint Cyrille ; c’était le soir. Il s’éleva une tempête telle, que celle de cette nuit peut en être dite la digne anniversaire. Depuis une heure, l’abbaye avait fait entendre son couvre-feu. J’avais passé ce temps, comme ç’a toujours été ma coutume, à guetter les pauvres voyageurs qui auraient pu survenir, afin de leur offrir un asile. Personne n’avait paru. Je rentrai près de ma Thérèse, et partageai avec elle le repas qu’elle nous avait préparé. Dans une humble prière, nous suppliâmes l’Éternel de calmer l’orage, qui était vraiment effrayant, puis nous gagnâmes ensemble notre couche.

    « Nous n’étions point encore endormis, quand l’abbaye sonna minuit. Soudain un bruit, que nous prîmes d’abord pour un redoublement du vent, puis pour le grondement de la foudre, que nous reconnûmes enfin pour être causé par les pieds de plusieurs destriers, vint nous tirer du repos que nous allions commencer à goûter. Je me levai en hâte, pensant qu’ils s’allaient arrêter chez moi ; mais point. Ils s’éloignèrent, et bientôt nous n’entendîmes plus que faiblement le bruit de leur marche. J’ouvris ma porte pour tâcher de les voir. La pluie tombait par torrens, et la nuit était si obscure, que je ne pus les distinguer. J’allais retourner me coucher, lorsqu’un sillon d’éclairs me fit apercevoir quelques étrangers près de l’abbaye. Comme vous, sire baron, ils frappaient inutilement. Je bravai la furie du temps pour courir les en avertir. Déjà impatientés, ils allaient passer outre, quand mes cris parvinrent à eux. « Qui es-tu ? me cria une voix mâle et hautaine. Pourquoi ne nous ouvre-t-on pas la porte de ce couvent ? - Je suis, répondis-je, André, pauvre pêcheur. Il est trop tard maintenant pour être admis à l’abbaye, mais ma chaumière, quoique misérable, peut vous mettre à l’abri. » Ils hésitèrent ; l’orage augmentait, ils me suivirent. Thérèse avait, pendant ce temps-là, allumé bon feu, et je pus, en arrivant, voir enfin quels ils étaient.

    « Il y avait trois cavaliers, dont un menait en laisse un palefroi duquel la selle était inoccupée. Celui qui paraissait le maître avait la tête enveloppée de son chaperon, et autour du corps un ample manteau, sous lequel s’apercevait un volumineux paquet, objet de ses soins attentifs. Aidé de ses serviteurs, il descendit de cheval, sans quitter ce mystérieux fardeau, qu’il prit dans ses bras, et posa avec précaution sur une escabelle. Je fis signe à Thérèse d’approcher une lumière …. Horreur ! un cadavre !!!

    DÉPART.


    «Une jeune femme, de beauté touchante, était là, inanimée. Ses vêtemens, imprégnés de pluie, s’étaient appliqués sur son corps, dont ils dessinaient la forme gracieuse. La blancheur de sa peau surpassait celle de sa robe de fin lin. La pâleur de ses joues semblait celle de la mort. Ses paupières fermées ne laissaient voir de ses yeux que de longs cils noirs, semblables à sa chevelure, que l’eau avait mise dans le plus grand désordre. En un mot, figurez-vous, noble sire, ce que les trouvères appellent une reine des eaux sortant de son élément….

    - Dis plutôt, ajouta Thérèse, la jolie vierge peinte en le missel de l’abbaye.

    - Tu l’as dit, femme ; telle était l’angélique créature que nous avions sous les yeux.

    «  Quant au cavalier, c’était un jeune homme qui me parut de noble naissance. Il n’avait de barbe qu’un petit bouquet au menton, et des moustaches. L’inquiétude, l’orgueil, l’impatience, le désespoir, changeaient tour à tour l’expression de sa figure. Les premiers mots qu’il prononça, dès qu’il eut déposé la jeune dame, furent pour demander du secours, nous parlant tantôt comme à des serfs trop heureux de pouvoir lui rendre service, tantôt se mettant presque à nos pieds pour implorer nos soins.

    « Nous les prodiguâmes à cette si intéressante jeune dame : on l’approcha du feu ; Thérèse la changea d’habits. Le cavalier lui présenta ensuite à respirer plusieurs essences qu’il avait sur lui, mais aucune peine ne réussit à lui faire ouvrir les yeux. Elle n’avait pourtant pas cessé de vivre ; oh ! non, le pouls lui revenait par degrés. Encore quelques instans, et elle était sauvée. On chauffa des draps pour la coucher…. Hélas ! ils devaient lui servir de linceul !!

    « Les deux serviteurs de l’étranger étaient repartis, sur l’ordre de leur maître, après avoir conféré un instant avec lui. Nous n’y pensions plus, lorsqu’au bout de quelques minutes, ils reparurent brusquement, parlèrent à voix basse au cavalier, qui entra dans une agitation et une indécision terribles. En moins de temps qu’il ne me faut pour l’exprimer, il eut examiné l’orage, qui continuait d’être effroyable, monté son coursier pour fuir, redescendu pour venir frapper dans les mains de la jeune dame, qu’il ne put tirer de son immobilité, juré, blasphêmé, arraché plusieurs poignées de ses cheveux ; puis, dans un dessein que nous ne comprîmes pas d’abord, il repoussa Thérèse, s’empara de la mourante, l’enveloppa de son manteau, l’enleva dans ses bras, ainsi qu’il l’avait apportée !

    « Ce fut en vain que je fis tous mes efforts pour m’y opposer, le barbare la placa devant lui, sur son cheval. La foudre, éclatant à quelques pas de nous, éclaira son départ.

    POURSUITE.


    « Nous restâmes, Thérèse et moi, frappés d’une stupeur profonde. Nous avions encore l’oreille attentive, que nous n’entendions plus rien. Nous nous regardâmes ; Thérèse pleura ; je m’emportai, j’accablai de malédictions le félon chevalier !

    « Mais quel nouveau bruit vient nous faire tressaillir ? Il arrive du côté opposé à celui qu’ont pris les cavaliers. Il augmente. C’est à peine si nous l’avons entendu, et déjà nous voyons distinctement une troupe d’hommes d’armes à cheval. Je prends une torche, je cours au-devant d’eux. Un vieillard est au milieu.

    - Avez-vous vu ma fille ? - me cria-t-il, dès qu’il m’aperçut,

    « Ce cri du père qui croit qu’un étranger sait qu’il cherche son enfant, me fendit l’ame, me fit deviner son malheur.

    - Oui, oui, je l’ai vue ! Le monstre qui te l’enlève était chez moi il y a peu d’instans. Vois ce rocher là-bas, il ne l’a pas encore passé.

    « Le vieillard me fait un signe ; je saute en croupe derrière lui. Éclairés de ma torche, dont le vent agite la flamme avec violence, nous apercevons le ravisseur. La rivière, large en cet endroit, lui barrait le chemin ; nous allions l’atteindre, il s’y précipite !... Le père, au désespoir, veut suivre sa fille ; il courait à sa perte. Dans le mouvement que je fais pour l’arrêter, ma torche tombe et s’éteint ! Qui peindra les cris déchirans qui suivirent cet accident ?....

    « - Ma fille ! ma fille ! rendez-moi ma fille ! - L’écho répéta : «Rendez-moi ma fille ! »

    « A ces lamentations aiguës, le tonnerre n’eut plus de voix, le vent lui-même s’apaisa ; on n’entendit plus que ces rugissemens d’un père : «Ma fille ! ma fille ! rendez-moi ma fille ! »

    LA CROIX.


    « Tandis que je retenais les efforts désespérés du vieillard, que j’essayais de le calmer, plusieurs hommes d’armes coururent chez moi, se procurer d’autres torches. On chercha sur la surface de l’onde ; rien !... Ils avaient péri ! On resta jusqu’au matin pour tâcher de découvrir des vestiges. Le soleil se leva radieux ; l’orage était passé, mais il avait laissé des traces ineffaçables ! Au premier rayon de l’astre, un cri s’éleva, il fut accompagné d’une multitude d’autres… tous étaient d’effroi, de douleur ! Le père les entendit le premier, il vola de ce côté. Prévoyant la vérité funeste ; je ne le quittai point.

    « Près d’une touffe de roseaux, nous vîmes ce corps dont les anges eussent envié la forme. Au-dessus des vêtemens flottans, s’élevait cette tête gracieuse, mais aux yeux toujours clos et à la pâleur, cette fois trop véritable, de la mort. S’échapper de mes mains, se précipiter sur le corps de sa fille, fut pour le vieillard l’affaire d’une seconde. Il s’évanouit. Il allait se noyer, on le retira précipitamment des eaux ; mais il fut impossible de desserrer ses bras d’autour de son enfant. Le vieux tronc ne faisait plus qu’un avec son rejeton brisé.

    « Comme on était plus près de chez moi que de l’abbaye, on l’y transporta ; on parvint à déroidir ses membres, à lui reprendre sa fille. Le frère chirurgien de l’abbaye vint lui donner ses soins. Ce ne fut que le soir qu’on put le faire revenir de son profond évanouissement.

    « - Ma fille ! ma fille ! rendez-moi ma fille ! - furent les premiers mots que prononça l’infortuné.

    « Sa fille avait reçu les honneurs funèbres. Le cimetière de l’abbaye recélait sa dépouille.

    « Le père tomba dans un délire affreux, qui dura plusieurs jours. Long-temps il fut entre la vie et la mort ; enfin, on réussit à le sauver.

    « Une simple croix de pierre indiquait la place où l’on avait déposé les restes qui lui étaient chers. On l’y conduisit ; il y versa des larmes, d’abord bien amères ; il y retourna, son chagrin fut moins violent. Tous les jours il y revint, peu à peu sa douleur prit un caractère plus calme ; il s’accoutuma à être malheureux. »

    Le pêcheur se tut ; il ne pouvait plus parler. On n’entendit plus que les sanglots de Thérèse.

    QUESTIONS.


    L’étranger, la tête toujours dans son manteau, était resté, lui, silencieux. Après quelques instans :

    « Qu’est devenu le noble comte… ? » Il se reprit : « Qu’est devenu ce père malheureux ? » demanda-t-il au narrateur.

    - Ne pouvant se séparer du tombeau de sa fille, il dota le couvent de ses biens et se fit bénédictin.

    - Existe-t-il encore ? » Cette question fut faite d’un ton plus agité.

    - Ce matin il existait encore ; mais le chagrin a consumé l’huile d’une lampe qui eût pu brûler dix années de plus.

    L’on disait tantôt à l’abbaye que cette nuit elle aurait jeté son dernier reflet. »

    Le baron respira.

    « Et l’auteur de ses peines…. le ravisseur de sa fille ?

    - Il avait vendu son patrimoine pour enlever une malheureuse damoiselle qui ne répondait à sa passion que par de justes mépris. Il fuyait avec elle dans un pays lointain ; le Dieu juste l’a arrêté, l’a puni de son crime. Fallait-il que l’innocence fût frappée du même coup !

    - Il a donc trouvé la mort dans le fleuve ?

    - L’onde, plusieurs jours après, rejeta deux corps souillés, défigurés. On les laissa sans sépulture. Le troisième n’a jamais reparu. Deux de leurs coursiers, le palefroi, furent trouvés dans les environs, où ils étaient errans ; quant à l’autre, on n’en a vu nulle trace, soit qu’il ait péri avec son maître, soit qu’il ait fui plus loin que ses compagnons. »

    Le silence succéda encore une fois aux paroles d’André.

    Le feu mourait faute d’aliment ; la torche tirait à fin, le pêcheur se leva.

    « Il est bientôt minuit, dit-il, sire étranger ; l’aurore doit nous voir éveillés, Thérèse et moi : excusez si nous vous laissons. Désirez-vous reposer ? voici votre lit. Aimez-vous mieux veiller ? voilà du bois, une torche neuve. Dieu vous garde et vous fasse faire une bonne nuit. »

    LE BÉNÉDICTIN.


    A peine l’étranger se vit-il seul, que, s’assurant de l’éloignement de ses hôtes, il cessa enfin de contraindre les sentimens, les passions tumultueuses qui torturaient son ame depuis qu’André avait commencé son récit. Examinant d’un oeil égaré les quatre murs de la chambre et son modeste ameublement, des souvenirs poignans semblèrent se retracer à son imagination ; une scène affreuse parut se passer sous ses yeux !

    A la fièvre violente qui l’agita tout-à-coup, se joignit un accablement mortel ; de faiblesse ses jambes s’affaissèrent sous lui ; il tomba sur un siége, que sa chute brisa, que le poids de son corps fit crouler avec lui.

    L’effroi lui rendit des forces. A la lueur mourante de la torche, il put distinguer ce siége vermoulu, sur lequel il venait de choir ; il put reconnaître l’escabelle…..

    Anéanti, cette fois, ses yeux se fermèrent ; il fut long-temps sans les rouvrir.

    Reprenant ses sens, l’obscurité complète où il se trouva lui fit croire un instant qu’il sortait d’un long rêve ; l’orage qu’il entendit rugir le rappela tout-à-fait à lui.

    Enfin ! Est-il bien vrai que ce ne soit point un songe, dont la continuation illusionne ses sens !.... Une ombre, dont le linceul blanc perce les ténèbres, s’avance vers lui, saisit ses cheveux hérissés par la terreur !

    Stupéfait, incapable de se défendre, il se laisse entraîner par ce guide, qu’il croit de l’autre monde. Celui-ci sort de la chaumière du pêcheur, tenant toujours sa proie, et semble voler sans qu’aucun obstacle l’arrête.

    Parvenu à une certaine distance, le fantôme s’arrête près de la rivière, cette nuit-là grossie par l’abondance des pluies. Son compagnon, sa victime, recouvrant un instant d’énergie, veut saisir son poignard pour en frapper l’ombre ; elle ne lui en donne pas le temps, s’empare de l’instrument meurtrier, le lance avec roideur dans la plaine liquide, puis, grinçant des dents avec un bruit sinistre, étreignant de ses ongles le cou du croisé, dans les chairs duquel ils pénètrent en en faisant jaillir  le sang, l’entraîne, le précipite avec lui dans les flots.

    De leur sein une voix sépulcrale, une voix usée par le chagrin, s’élevant faiblement, fait entendre ces mots : « Ma fille ! ma fille ! rends-moi ma fille ! »

    A peine ils ont été prononcés, à peine ils ont traversé l’air, que l’horloge de l’abbaye s’ébranle, et y répond par douze sons lugubres.

    CONCLUSION.


    Retirés en une petite pièce dans laquelle André serrait les instrumens de son état, et qui lui servait de chambre à coucher lorsque, comme ce soir-là, il prêtait la sienne, le pêcheur et sa femme goûtaient, sur un amas de filets, un sommeil rendu profond par la longue veillée qu’ils venaient de passer. Ce ne fut donc pas tout d’abord que des cris multipliés les tirèrent de ce repos léthargique ; s’éveillant à la fin, ils se levèrent et coururent à la chambre de l’étranger, afin de s’y procurer de la lumière. Ils ne s’étaient pas encore aperçus de son départ, que plusieurs gens, qu’ils reconnurent pour des frères lais de l’abbaye, avaient déjà pénétré jusqu’à eux, portant des flambeaux, dont la lueur leur fit remarquer, à leur grande surprise, l’absence de leur hôte. L’escabelle en débris frappa surtout leurs yeux ; mais, sans leur laisser le temps de faire des conjectures, les frères lais se mirent à parler tous à la fois. Ils annoncèrent la disparition du bénédictin malade confié à la garde de l’un d’eux. Ce dernier, qui eût dû redoubler de vigilance par suite du délire dans lequel était tombé le moribond, s’était par malheur endormi, et le vieillard avait disparu. Des portes, une fenêtre ouvertes, les avaient mis sur ses traces ; ses pas marqués dans le jardin, un mur dégradé, d’autres marques de ses pas, indiquaient la route qu’il avait suivie jusque chez le pêcheur. Là, on venait en demander à André des nouvelles. Celui-ci dit qu’il ne l’avait point vu, qu’il avait reçu un étranger, et que grand était son étonnement de ne plus le trouver.

    Après des recherches infructueuses dans l’étroite maison du pêcheur, les frères lais en sortirent, se répandirent dans les environs pour tâcher de se remettre sur la voie du religieux, objet de leur inquiétude. Ils n’y réussirent point.

    En apprenant ce malheur, la désolation des bénédictins fut au comble. Les recherches se multiplièrent en vain.

    Dans la supposition presque certaine de sa fin, le chapitre de l’abbaye fonda une messe perpétuelle pour le repos de l’ame de celui à qui elle devait une augmentation de biens assez considérable.

    André, de son côté, eut cet épisode à ajouter à sa narration.

    A part lui, il pensa que le départ simultané de son hôte n’était point étranger à la disparition du bénédictin.

    Ses doutes se tournèrent en certitude, lorsque, plusieurs semaines après, un beau matin de mai, son jeune fils accourut à lui tout effrayé, lui dire qu’en jouant au bord de la rivière il avait aperçu deux corps morts, sur lesquels s’acharnaient une troupe de corbeaux. Le pêcheur s’y rendit aussitôt, et, amenant les cadavres sur le bord, reconnut, dans l’un, à ses vêtemens à demi consumés, le baron étranger qui avait reçu de lui l’hospitalité.

    Deux mains, serrant étroitement son cou, étaient celles d’un père, vengeur du meurtre de sa fille.


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