• Anson (Marie)

    Marie Anson, châtelaine d'une grande beauté habitant la tour couronnée du château d'Alençon, est l'épouse d'un tyrannique chevalier tantôt nommé Renaud, tantôt Geoffroy, pourtant tendrement aimé d'elle, parti à la guerre selon les uns, à Paris pour les autres.

    Pendant son absence, au cours de laquelle elle met au monde un enfant, Marie éconduit un galant qui désire obtenir ses faveurs. Pour se venger, ce dernier parvient à se faire remettre trois anneaux d'or en garantie d'une dette, en fait faire de semblables avant de les rendre, et les montre à Renaud en prétendant avoir séduit son épouse.

    Persuadé de l'infidélité de Marie, Renaud court au château. Aveuglé par la colère et la jalousie, il saisit l'enfant par un pied et lui fracasse la tête contre le mur. Puis, sans même demander d'explications à sa femme, il l'attache par la chevelure à la queue de son cheval qu'il lance au galop et la traîne à travers le parc du château où elle laisse des lambeaux de son corps aux ronces et aux cailloux.

    Cependant, avant de mourir, elle à néanmoins la force de murmurer à son époux que ses anneaux sont rangés dans un meuble. Alors, celui-ci, se rend compte de sa méprise en pleurant. Suivant une autre version, il se déguise en moine pour lui arracher le secret de sa faute et doit reconnaître qu'elle est innocente. Marie pardonne à Renaud sa cruauté pour elle-même, mais non la mort de son nouveau-né "trépassé sans baptême". Quant à Renaud, torturé par les remords, il met fin à sa vie en se pendant selon les uns, en se perçant de son épée selon les autres.

    Au XIXe siècle, M. Vaultier, professeur à la faculté des lettres de Caen, et le poète caennais Alphonse Le Flaguais, ont réuni et fondu en une seule version plusieurs variantes de ce conte. En voici quelques extraits :

    [...].

    Elle était prête à tout payer,

    Mais il lui manquait un denier.

    "Laissez-moi des gages, sinon...

    Quels gages, dit Marie Anson,

    Ces trois anneaux, mon seul trésor?

    Oui, laissez vos trois anneaux d'or.

    Demain matin quelqu'un viendra

    Qui, vous payant, les reprendra".

    Sitôt qu'il les eut dans la main,

    Chez l'argentier courant soudain :

    [...].

    "Tu vois ces trois anneaux vermeils,

    Il m'en faut trois autres pareils".

    [...].

    Et prenant l'enfant par un pié,

    Il le jette à bas sans pitié.

    L'enfant brisé sur le carreau,

    De son sang couvre son bourreau.

    Ce fou cruel, d'un bras nerveux,

    A saisi la mère aux cheveux.

    Il la traîne et va la lier

    Aux crins de son rude coursier.

    [...].

    Il n'était ni roche ni buisson

    Qui n'eut sang de Marie Anson.

    [...].

    "À Renaud sans aucun effort,

    Je puis bien pardonner ma mort

    Mais non celle du petit né

    Mort sans baptême assassiné."

    C'est l'âme de Marie Anson, quelquefois appelée la "Dame du parc" ou la "Dame blanche", sous l'apparence d'un fantôme blanc, que les braves gens épouvantés croyaient voir errer chaque nuit de Noël, à minuit ou, selon certains, toutes les nuits, sur le sommet de la tour couronnée, puis jeter un sinistre cri perçant et désespéré avant de s'élancer dans le vide et de s'évanouir dans les ténèbres. On dit aussi avoir vu la malheureuse châtelaine, la nuit, agenouillée sur les bords de la Briante au pied de la tour, obstinée à laver dans l'eau courante les pauvres langes éternellement ensanglantés par la mort de son enfant qu'elle n'a pas encore pardonné à Renaud.

    Mais ceci n'est pas de l'HISTOIRE. Cette légende qui connaît plusieurs versions, publiée pour la première fois en 1763 par un nommé Bouchaud qui ne cite pas ses sources, ne correspond en rien à la réalité locale. Aucun seigneur alençonnais ne s'est prénommé Renaud et pas un d'entre eux n'eut d'épouse appelée Marie Anson, inconnue dans l'histoire alençonnaise. Marie était un prénom très peu usité à l'époque médiévale et le patronyme Anson n'a jamais été relevé dans notre région. Peut-être faut-il voir dans le nom de Marie Anson une allusion à celui d'Alençon ou une aïeule allégorique de la ville comme Mélusine pour Lusignan?

    Mais les légendes qui défigurent les faits historiques ne déforment pas les sentiments humains. Elles sont souvent basées sur des circonstances réelles et sur des détails empruntés à des personnages vivants en des temps et des lieux différents. On peut y trouver des renseignements sur la rudesse des mœurs de nos ancêtres et sur les aventures que devaient multiplier les hasards des guerres lointaines et l'absence de communication entre les maris guerroyant et leurs femmes délaissées dans les donjons solitaires. C'est aux légendes que François Rabelais, William Shakespeare et Victor Hugo ont emprunté Gargantua, Roméo et La légende des siècles.

    C'est ainsi que celle de Marie Anson pourrait être inspirée de l'histoire de Brunehaut reine d'Austrasie, ennemie de Frédégonde reine de Neustrie. Faite prisonnière en 613 par Clotaire II roi de Neustrie, fils de Frédégonde, ce dernier la fit périr, à 80 ans, en l'attachant à la queue d'un cheval sauvage.

    Plusieurs autres légendes sur fond d'apparences trompeuses, de jalousie aveugle et de brutalité offrent plus d'un trait avec celle de Marie Anson.

    À Caen, Guillaume le Conquérant lui-même aurait traité la reine Mathilde, sa femme, de la même façon, mais sans le dénouement mortel.

    Dans notre ville, Guillaume II de Bellême, seigneur d'Alençon de 1033 à 1049 environ, aurait fait étrangler en pleine rue sa douce et pieuse épouse Hildeburge (identifiée à Marie Anson pour certains) qui se rendait à la messe, exaspéré par les reproches qu'elle lui faisait quelquefois sur sa conduite qui n'était pas exemplaire.

    Guillaume III, comte d'Alençon de 1119 à 1171, lui aussi, aurait, à Rouen, traîné sa femme, Alix de Bourgogne, à la queue de son cheval.

    Un autre seigneur d'Alençon de la famille de Bellême aurait précipité son épouse innocente du haut d'un rocher de la butte Chaumont.

    Mais ce sont là des fables grossières réfutées par l'HISTOIRE.


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