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Histoire des mondes normands

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L'Occupation Prussienne a Alencon 1871 ; recit de 1896 chapitre 04

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L'Occupation Prussienne a Alencon 1871 ; recit de 1896 chapitre 04

LE COMBAT

Un combat à Alençon !.... Contre les Prussiens! La France

envahie sur une étendue de cinq ou six cents kilomètres ! Quelle

impossibilité ! Aurait-on honoré d'une réponse celui qui, six

mois auparavant, aurait fait, de telles prédictions ? Et pourtant,

ces événements inouïs, impossibles, qui ne pouvaient, entrer

dans les calculs de l'homme d'État ou du guerrier; qui ne pouvaient trouver place ni parmi les illusions du succès, ni parmi

les craintes de revers ; que ni vainqueurs ni vaincus, ni Allemands ni Français n'auraient seulement osé supposer, nous en

avons été les témoins, les acteurs, les victimes.

Le 14 janvier au soir, nous avons laissé notre petite armée

bivaquant sur la Place, au milieu de la neige, ou couchée surles

dalles des églises et des monuments publics. 11 m'en coûte de l'y

laisser, et pourtant, avant la mettre aux prises avec l'ennemi, il y

a plusieurs questions qu'il est nécessaire de vider.

Le combat d'Alençon n'eut point l'importance d'une grande

bataille. Ni le nombre des troupes qui y furent engagées, ni le

chiffre des pertes qu'il nous occasionna ne permettent de le classer

parmi les grands faits militaires de la campagne. Et quant à son

influence surles résultats généraux de la guerre, les changements

imposés aux plans de Chanzy la lui enlevaient en grande partie.

Il eut cependant pour effets d'ouvrir à la Prusse la route de la

basse Normandie et de gêner la retraite de nos troupes après la

bataille du Mans. A un point de vue plus particulier, il nous

valut l'occupation de tout notre pays par les Prussiens, Il fut

d'ailleurs fécond en enseignements de toute sorte.

Celui donc qui n'y verrait qu'une lutte malheureuse de quelques milliers de Français contre un plus grand nombre d'enne-

mis ou, suivant l'expression d'un auteur, un court mais très vif

engagement des troupes du grand duc de Mecklenbourg contre

celles du général Lipowski (1), courrait risque de l'apprécier

d'une manière incomplète et peut être inexacte. Le commandement, les dispositions demandent à être examinés à part et antérieurement à l'action. De ces trois points, l'action proprement

dite est peut-être le moindre, se déduit presque comme une

conséquence nécessaire et, pour la centième fois, fournit la solution de ce problème : étant donnés les éléments dont on pouvait

disposer et les hommes chargés de les mettre en oeuvre, l'issue

pouvait-elle être autre qu'elle ne fut?

Dans toute guerre, le commandement est chose capitale, et la

Prusse ne nous aurait peut-être pas vaincus, si nous avions eu

un général en chef à opposer au sien. Qu'on suppose devant l'ennemi une autorité incertaine, contestée, ou seulement divisée,

n'aura-t-elle pas pour effet de paralyser les troupes, de leur faire

perdre l'enthousiasme, la confiance, et d'amener infailliblement

la défaite ? Je ne parle pas d'une autorité nulle ;

l'esprit se refuse

à une telle hypothèse, et alors même qu'on ne peut découvrir le

commandement, on le suppose toujours quelque part. Cela posé,

quelle était, sous ce rapport, notre situation à Alençon? Je l'ai

déjà dit, c'était l'anarchie. Mais au moins, au dernier moment,

une main énergique allait-elle imposer son autorité? Il n'y fallait

pas compter. L'ennemiapprochait ; nous devions, disait-on, aller

à sa rencontre ; mais personne ne savait qui devait nous y conduire. Il était là, à nos portes; nous entendions le canon ; nous

nous demandions avec anxiété quel général, quel officier dirigeait

nos troupes, et personne ne pouvait répondre à cette question.

Aujourd'hui encore, après des années, on voudrait savoir le nom

de celui qui commanda ce jour-là, et la réponse laisse des doutes

et est sujette à des distinctions

Il est certain que, jusqu'à 10 heures 15 minutes, c'est le préfet

qui eut presque toute l'autorité. C'est lui qui avait fait venir les

troupes; c'est lui qui, de concert avec les colonels Lipowski e.t

Tardy, les avait disposées ; c'est lui seul qu'on voyait agir; c'est

donc sur lui que doit reposer en grande partie la responsabilité

des préparatifs, du plan et des commencements de l'action.

(1) La Guerre clans l'Ouest, par L. Bolin, ancien officier, p. 378.

— 45 —

Cependant, comme son pouvoir ne s'exerçait pas sans opposition,

j'ai dit que, pour mettre fin à un conflit des plus regrettables, on

avait dû recourir à l'intervention du Gouvernement et du général

Chanzy.

Il était près de dix heures quand des télégrammes leur furent

adressés. A ce moment, on entendait déjà le canon dans les environs;

il était temps de savoir qui commanderait la résistance.

Heureusementla réponse ne se fit pas attendre. Elle était ainsi

conçue :

«

Sillé, 10 h, 15 m. du matin, 15 janvier 1871.

«

Général Chanzy à Général, Alençon.

« C'est au Comité de défense à prendre les mesures en vue de

«

la marche de l'ennemi sur cette localité. Je ne puis ni com-

« mander directement dans cette direction, ne pouvant apprécier

«

les événements, ni prendre des mesures qui n'auraient peut-

«

être pas leur raison d'être. Je n'ai jamais eu l'idée d'enlever à

«

qui que ce soit sa part d'autorité et de responsabilité.

« Signé : CHANZY.

»

(1)

Il semble, du reste, que le préfet aurait pris lui-même les

devants, car il parle d'une dépêche envoyée par lui plusieurs

heures avant cette réponse, et qui était conçue en ces termes :

«

Préfet, Alençon à Guerre, Bordeaux et général

« Chanzy, Sillé-le-Guillaume.

« Vous m'avez recommandé de défendre à outrance Alençon

« et ses environs. Pour assurer notre ligne de retraite, nous

« avons cru indispensable de faire miner les ponts de l'intérieur

«

de la ville. Le Conseil municipal et le Général, qui ne sont pas

«

du même avis, protestent. Si vous voulez que je leur résiste,

«

donnez-moi par dépêche l'autorisationformelle.

»

(2)

Enfin, vers une heure, le ministre prescrivait au général de

prendre possessiondes mobilisés de l'Orne des mains du préfet(3).

De cette façon, le général se trouvait donc chargé de pourvoira

une situation qu'il n'avait pas faite, de poursuivre des opérations

qu'il avait blâmées et auxquelles il s'était opposé.

(1) Cons. municip. 15 janvier, 3 heures.

(2) Note explicative du préfet.

(3) Cons. munie. 15 janvier, 3 heures.

— 46 —

Il était connu de vieille date qu'Alençon, situé dans un fond,

entouré de tous côtés par des hauteurs, ne pouvait résister

qu'autant que ces positions restaient en notre pouvoir ; que l'ennemi, s'il en devenait le maître, pouvait facilement de là réduire la

ville, avant même d'y entrer ; qu'Alençon, en conséquence devait

être défendu, non dans Alençon même, mais hors de ses murs.

Aussi le Comité de défense avait-il résolu d'occuper les hauteurs de Neufchâtel, Ancinnes, Champfleur, Oisseau etc. et de

disputer aux Allemands l'approche, plutôt que l'entrée même de

la ville. On a prétendu après coup (1) que, si la lutte n'eut pas

lieu sur ces points, ce ne fut pas la faute du préfet, mais celle des

mobilisés de la Mayenne, qui ne surent pas tenir devant les

avant-gardes allemandes. Malgré l'obscurité qui, encore actuellement, couvre en partie les opérations de cette journée, il paraît

que dés grand'gardes avaient, à la vérité, été envoyées dans ces

directions; mais ces grand'gardes, suffisantes pour éclairer sur

la marche de l'ennemi, n'avaient ni la mission, ni le pouvoir

d'opposer une résistance sérieuse. Et pourtant, quel avantage,

non pas seulement pour Alençon, je ne le place qu'au second

plan, mais pour le succès de nos armes, si le combat, au lieu de

s'être livré presque en rase campagne, aux portes d'une ville que

la rupture de notre première ligne de défense livrait à l'ennemi,

avait été porté sur des hauteurs boisées et accidentées, où se joignait à l'avantage de la position celui de travaux et de préparatifs

étudiés et exécutés de longue main !

Mais il n'y fallait plus songer. C'est l'ennemi qui maintenant

occupe ces positions préparées pour le combattre. Il s'approche

de la ville, et il ne s'agit plus que de lui en interdire l'entrée.

C'est à cela du moins que se bornent, à ce qu'il paraît, les prétentions du préfet. Pour y

réussir plus sûrement, il avait dressé au

haut de la ville, à la jonction des routes de Mamers et du Mans,

une sorte de barricade. Elle était élevée de deux à trois mètres et

formée d'un double rang de charrettesrenversées et de madriers.

L'intervalle était rempli de terre et de fumier ;

de larges gradins

servaient, suivant leur hauteur, à placer ou à abriter les défenseurs. Un seul passage de côté, tout juste suffisant pour une

voiture, établissait la communication. Le préfet se persuadait

(1) Communiqué du préfet, Journal d'Alençon, 26 janvier.

— 47 —

sans doute que les Allemands viendraient se heurter juste au

point qu'il aurait fortifié.

Quand il se vit obligé de remettre le commandement en des

mains plus habiles, si tant est qu'il l'ait abandonné tout-à-fait, il

n'en continua pas moins du reste à se montrer et à parader de

tous côtés. Monté sur un petit cheval prussien que les francstireurs lui avaient donné, on le voyait galopant sur le front des

troupes; allant de la Place d'Armes, où était le quartier général,

surle champ de bataille, il haranguaitles uns, excitait les autres,

et même, si l'on en croit un de ses amis, ramenait les fuyards

au feu à coups de cravache (1); puis il revenait surla place, montrait un éclat d'obus en s'écriant, cela ne fait pas plus de mal que

vous ne voyez. L'obus était-il, comme l'a prétendu le même ami,

tombé à ses pieds ? Peu importe. Il n'y avait guère qu'au général

de Malherbe qu'il n'adressât pas la parole. Il aurait été sans

doute assez mal venu à lui proposer ses idées. N'avait-il pas d'ailleurs, pour le faire à sa place, ses deux amis Lipowski et Tardy ?

Et c'était bien force ;

leur présence en effet était assez nécessaire

pour mettre le général au courant d'une situation qu'il avait

prise à l'improviste et qu'il connaissait à peine. Ainsi les deux

colonels, après avoir partagé la direction avec le préfet, la partagèrent avec le général, et ce n'est pas sans une sorte de vérité

que le Conseil municipal a dit : «

le combat a été dirigé par le

«

colonel Lipowski, commandant les francs-tireurs, et par le

«

colonel Tardy, commandant les mobilisés de l'Orne, » et que

le général Chanzy ne parle pas d'autre commandementque de

celui du général Lipowski.

Maintenant que nous avons essayé, inutilement peut-être, de

savoir à qui appartint le commandement, il est bon de rechercher quels furent nos défenseurs. Nous avons déjà eu occasion

d'en nommer la plus grande partie; c'étaient: 1° 1,500 francstireurs appartenant à des nationalités diverses, Français, Grecs,

Polonais, etc. 2° 500 francs-tireurs venus tin peu de partout;

d'Alençon, capitaine Huchet; des Basses-Pyrénées, capitaine

Oustalet ; de Fiers, capitaine Bougon ; des Hautes-Pyrénées, de

Tours, du Havre ;

il y fallait encore joindre quelques fuyards du

Mans. 3° Un escadron, peu complet, du 8e chasseurs. 4° Huit

(1) Lettre publiée par le Journal d'Alençon, 11 février 1871.

— 48 —

petites pièces de montagne, composant la 32e Laiterie (bis) d'artillerie de marine, et commandées par le capitaine Charner et le

lieutenant Lecuisinier.Ces troupes étaient sous les ordres immédiats du Colonel Lipowski et de son lieutenant La Cecilia, le

futur général de la commune, le futur commandant du fort d'Issy.

5° De plus, le colonel Tardy et le lieutenant colonel Raulin

commandaient sept bataillons des mobilisés de l'Orne. 6° Enfin

le colonel Bournel avait avec lui trois ou quatre bataillons des

mobilisés de la Mayenne. Les mobilisés de l'Orne avaient six

petites pièces de montagne.

Le tout ensemble pouvait former un effectif de sept à huit

mille hommes; mais quatre à cinq mille au plus prirent une

part sérieuse à la lutte. Les uns aAraient été envoyés dans la nuit,

ou le matin de bonne heure surles positions qu'ils devaient occuper; les autres attendaientsur la place, où était établi le quartier

général, et d'où ils devaient partir au fur et à mesure du besoin.

Voyons maintenant les forces prussiennes que nous avons eues

à combattre. Nos ennemis ont pris soin de nous renseigner très

exactement à cet égard (1)

J'ai déjà dit qu'après la bataille du Mans, le grand-duc de

Mecklenbourg avait reçu la mission de suivre les Français dans

la direction d'Alençon, avec le XIIIe corps d'armée ; mais dans ce

XIIIe corps lui-môme, il y a des distinctions à faire, à cause des

troupes qui, pour divers motifs, se trouvaient disséminées de

côtés et d'autres, dans un rayon de quelques lieues, à Ballon, à

Beaumont, à Mamers, à Fresnay, etc. Voici celles qui nous

furent directement opposées.

1° Une forte avant-garde de la 22° division, commandée par le

colonel de Foerster et composée du 83e régiment d'infanterie, des

2e et 3e escadrons du 13e hussards, de la 6e batterie lourde du

XIe corps d'armée et de la moitié de la 3e compagnie des pionniers de campagne.

2° Le 1er bataillon du 95e régiment d'infanterieet le 4e escadron

du 13e hussards, sous le major de Conring,

3° La 2e batterie légère et la 4e batterie lourde de la 22e division.

4° La 10e brigade de cavalerie, appartenant à la 4e division, avec

le 1er bataillon du 32e et le 2e bataillonà chevaldu XIe corps d'armée.

(1) La Guerrefranco-allemandepar le Grand État-Majorprussien, tome IV,

p. 861 et suivantes.

-49 -

J)* Trois escçtdrpns de la 12" brigade de cavalerie : à savoir, le

3e escadron du 7e régiment de cuirassiers, un escadron combiné

du 16e de uhlans et du 5e escadron du 13e de dragons, avec l'infanterie et l'artillerie affectées à cette brigade : 2e bataillon du

du 94e et deux batteries à cheval du XIe corps d'armée.

Toutes ces troupes étaient sous le commandement supérieur

du général de Bredpw.

Je ne parle pas ici de celles qui étaient dispersées dans des

localités peu éloignées et qu'il eût été facile, en cas de besoin, de.

rassembler en quelques heures.

Les premiers coups de canon se firententendre vers neufheures

et demie. Ils étaient encore assez lointains et étaient dus à un

petit combat engagé à Bethon, dit le document allemand; plus

exactement, crpyons-npus, à la butte de la Feuillère, à 6 kilomètres environ de la ville. Quarante-troisfrancs-tireurs, envoyés le

matin pour faire sauter un pont de chemin de fer, s'étaient embusqués dans le village, guettant le passage de l'ennemi. Il ne

tarda pas en effet à se montrer ; c'était l'avant-garde de la 22e

division. Les francs-tireurs l'accueillirent par une vive fusillade.

Ils étaient dans une bonne position ;

aussi lui firent-ils éprouver

quelques pertes; niais celui-ci étantnombreux et muni d'artillerie,

ils durent bientôt songer à la retraite. Ce petit engagement,

presque dû au hasard, pourrait, au besoin, servir à démontrer le

parti que nous aurions pu tirer d'une occupation plus forte de ces

bpnnes positions. Que serait-il advenusi, au lieud'y être quarante,

nous y avions été quatre ou cinq cents ? Sans dpute, nous n'auripns pas été viçtprieux; notre petit nombre ne nous le permettant pas; mais .npus aurions au mpins disputé plus Ipngtemps la,

victpire.

A partir de ce moment, la canonnade ne cessa plus jusqu'au

soir. Cependant les Allemands purent faire aumpins quatre kilomètres sans être sensiblement inquiétés, et l'on peut supppser

que le feu de leurs canons, dirigé contre quelques francs-tireurs

disséminés ou les grand'gardes se repliant sur leur centre/

avaient plutôt pour but de nous effrayer que de npus faire du

mal.

Jusqu'au hameau du Coudray, à deux kilpmètres de la ville,

ils purent dpnc crpire que perspnne ne leur disputerait le terrain;

mais arrivés là, nos coups les mirent à même de constater que

4.

- 50 -

nous n'étions pas décidés à nous rendre sans combat. C'étaient

encore les francs-tireurs qui leur envoyaient les premiers obus.

Les Prussiens établirent alors une batterie dans un champ à

gauche de la route ;

la nôtre était sur la route même, sur une

petite éminence, au hameau delà Détourbe, à quelques centaines

de mètres de la ville.

Lipowski averti par ses cavaliers qu'une forte colonne ennemie

s'avançait, avait disposé en cet endroit deux compagnies avec

deux pièces de canon. Ce fut là véritablement le commencement

de l'action. Il était onze heures et demie. Mais une aussi petite

troupe n'aurait pu arrêter les bataillons allemands. Mobiles et

francs-tireurs sont envoyés,sous les ordres du lieutenant-colonel

Raulin et du capitaine Oustalet, pour prêter main-forte à leurs

camarades. Les uns, prenant position à proximité de nos canons,

s'installent dans une maison appartenant à un sieur Leroux,

d'où ils peuvent à leur aise fusiller les Prussiens; ou bien, avec

les meubles de la maison, ils élèvent à la hâte, pour abriter leurs

feux, une demi-barricade barrant la moitié de la route. D'autres

se répandant sur les flancs des envahisseurs, depuis la route de

Mamers jusqu'à Hauteclair, se portent dans la ferme, s'embusquent dans les bois, s'abritent derrière les arbres, les haies, les

talus, et font éprouver à leurs adversaires des perles sensibles.

Pendant ce temps, nos batteries se sont renforcées et nos canons,

au nombre de huit, répondent énergiquementà ceux de l'ennemi.

Enfin celui-ci faiblit, il recule et se voit même obligé de reporter

ses batteries en arrière.

Le document allemand ne fait d'ailleurs que de confirmer, en

quelque sorte, cette bonne nouvelle.

«

En arrière d'Arçonnay,

«

dit-il, l'avant-garde de la 22e division se trouvait en présence

«

d'une résistance plus sérieuse. L'ennemi ne se bornait pas à

« montrer une infanterie nombreuse ; plusieurs pièces avanta-

« geusement placées répondaient à la batterie d'avant-garde, qui

«

avait pris position sur la droite de la route; le 1er bataillon

« occupe Arçonnay, où la colonne de droite (le corps du major

«

de Conring) arrivait de son côté vers trois heures et demie,

«

après une marche fort pénible par des chemins non frayés. Le

« gros avait débouché entre temps, et la 2e batterie légère était

« venue à côté de la batterie d'avant-garde.

»

(1)

(1) Grand État-Major prussien. T. IV, p. 861.

— 01 —

Si toutes nos troupes avaient valu nos francs-tireurs, nos mobiles, et même une notable partie de nos mobilisés, aurions-nous

été de force à continuer et à accentuer notre léger succès ? C'est

peu probable; ou plutôt, le contraire n'est que trop certain.

Mais, malheureusement, un certain nombre des nôtres donna

l'exemple de la plus déplorable défection. Des mobilisés de la

Mayenne, chargés en effet d'appuyer nos troupes, n'eurent pas

plutôt reçu dans leurs rangs quelques obus, que, sans môme

déchargerleurs armes, ils s'enfuirent en désordre, compromettant ainsi l'opération qu'ils venaient assurer.

C'est en vain que les francs-tireurs les accueillent à coups de

fusil;

il arrive ce qui arrive souvent dans les paniques :

la peur

ne laisse plus de place à la raison, et ces indignes soldats aiment

mieux périr d'une balle française que de s'exposer aux coups des

Prussiens. On prétend que plusieurs en effet furent victimes de

leur lâcheté.

J'ai été, comme bien d'autres, témoin des hésitations du

général et de son inquiétude en envoyant au feu des troupes si

peu sûres. Mieux valait encore pourtant en essayer que d'abandonner la partie ; et de nouveaux bataillons allèrent pour remplacer ceux qui fuyaient. Ils prirent hélas ! la fuite comme eux

et plus vite qu'eux.

Il suffisait d'ailleurs d'assister à leur départ pour prévoir ce

qu'ils feraient. A voir ces hommes cachant leurs armes dans la

neige, s'esquivant quand ils le pouvaient, se glissant le long du

chemin dans les maisons, se cachant dans les caves et dans les

greniers, il n'était pas difficile de conclure ce qu'on pouvait

attendre d'eux.

Quand on vint dire au général que des mobilisés cachaient

leurs fusils dans la neige, il ordonna de les surveiller et de les

empêcher. Bientôt on lui annonça que vingt au moins s'étaient

rendus coupables du même fait ; puis, un moment après, une

soixantaine. Il menaça d'en faire passer quelques-uns par les

armes. Cette juste punition aurait-elle rendu les autres plus

braves ?

Pour comble de malheur, ces hommes déjà si mal disposés

rencontrèrent, chemin faisant, six de nos pièces qui rentraient

en ville faute de munitions. Ils crurent naturellement à une

défaite et pensèrent qu'on les envoyait à la boucherie. Je ne sais

— 52 —

s'ils tirèrent un coup de fusil. Et il aurait fallu là des héros! Il

ne nous restait plus sur ce point que deux canons. Vers 4 heures

il y en eut un de démonté ; on eut quelque peine à le sauver.

A une certaine distance de là, de l'autre côté de la route du

Mans, avaient lieu d'autres engagements. Les Prussiens en effet,

maîtres de la route, jugeant une diversion utile, envoyèrent

quelques troupes dans la direction de Gesnes-le-Gandelain.

«

La 4e batterie lourde en particulier, prenant position auprès

«

du hameau de Saint-Biaise, canonnait de là, avec un succès

« marqué, les colonnes françaises en marche de la Chapelle sur

« Alençon »

(1). Disons plutôt, car on ne voit pas pourquoi des

colonnes françaises dans cette direction, que cette attaque avait

pour but et eut pour résultat de prendre entre deux feux et de

déloger des soldais français que les péripéties de la lutte avaient

éloignés de leur centre et forcés de se réfugier dans les bois

de Hauteclair.

Le succès de nos ennemis ne laissa pas toutefois que de leur

coûter des sacrifices sérieux. La Fosse aux Renards notamment

et les carrières de l'Hôpital, si propices à la guerre de partisans,

servirent de tombeau à bon nombre des leurs.

« Les Français cependant, continue le document prussien,

«

résistaient avec une opiniâtreté extrême et ne se renfermaient

«

point dans une défensive passive. Leurs feux de mousquetérie

«

infligeaient aux batteries des perles assez sensibles. Les

«

contingents du 83e, qui prenaient l'offensive vers quatre

a

heures, ne parvenaient pas à avoir entièrement raison de

«

l'adversaire »

(2).

Ainsi nous avions l'avantage. La nouvelle s'en répand promptement dans l'armée et dans la ville, enflamme les courages,

rend à tous l'espoir. Qui sait si nous n'échapperons pas cette

fois encore à l'invasion ? Mais c'était compter sans les renforts

dont nos ennemis pouvaient disposer, en quelque sorte, à leur

gré. Aussi, plutôt que de s'acharner à un combat inégal ou seulement douteux, alors qu'ils avaient entre les mains le succès

certain, ils aimèrent mieux retarder de quelques heures une

victoire qui ne pouvait leur échapper.

(1) Grand État-Major .prussien, p. 8C1.

(?) Idem.

— 53 —

«Le général'de Wittick après en avoir référé au Grand Duc,

«

ajournait donc au lendemain l'effort décisif et installait, la

«

22e division en cantonnements dans Bethon et aux alen-

«

tours. Pendant ce temps, el conformément à ses instructions,

«'• là 17e division avait pris des cantonnements sur la ligne

'« Assé-le-Boisne— Rouessé-Fontaine. Le Grand Duc établis-

«

sait sonquartier général à Beaumont.

»

(1)

Ces mesures de prudence étaient hélas ! bien superflues et le

lendemain ne devait exiger aucun effort de la part de nos

ennemis.

Mais nous n'avons vu jusqu'ici qu'un des côtés du combat.

A gauche de la route du Mans en effet, surla route de Mamers

et un peu sur celle d'Ancinnes, il s'étendait et s'était propagé

avec non moins'de A'ivacilé.

Dès le matin, nos francs-tireurs envoyés en éclaireurs pour

surveiller la forêt de Perseigne, avaient rencontré vers le Neufehàtel et Saint-Rémy-du-Plain la cavalerie et l'artillerie du

général de Bredow venant dé Mamers. Ils eurent à essuyer

quelques coups de eanon, qui ne leur firent pas grand mal ; mais

n'élant pas en force, ils durent se replier sïir Alençon. (2)

"Un-autre corps allemand,

«

la 10e brigade de cavalerie, que

<i là 4* division avait mise en marche par Ancinnes était arrivée

« vers 3 heures auprès de la Chaussée. Des contingentsennemis

«

(français) débouchant du chemin de fer dans cette direction,

«le 1" bataillon du 32e, qui accompagnait la brigade,

«

oecùpe la Chaussée et fait tête à l'attaque, avec l'aide de la

«

2e batterie à cheval du XIe corps. A la chute du jour, la bri-

«

gade se cantonnait à Ancinnes et à Louvigny, en maintenant

«

des avant-postes auprès de la Chaussée.

»

(3).

Une autre action, très vive et remplie d'épisodes intéressants,

s'engageait non loin de là. Ou plutôt, je suis porté à croire que

ce fut en partie la même, mais racontée sous une autre forme,

avec plus de détails et d'après les témoignagesfrançais.

Les Prussiens donc, dit M. de Neufville, afin de garder leur

droite contre toute surprise, n'avaient pas tardé à envoyer des

forces du village du Coudray vers celui de Saint-Gilles et le

(1) Grand Etat Major Allemand, p. 862.

(2) Idem p. 862.

(3) Idem.

-

bourg de Saint-Paterne; mais elles y avaient été vigoureusement

accueillies par une batterie établie au carrefour des routes de

Mamers et d'Ancinnes et par la fusillade des mobilisés de

l'Orne. Ces derniers, cachés derrière les murs, les haies et les

fossés, se virent bientôt en état, par la vigueur de leur défense,

de prendre l'offensive à leur tour et repoussèrent l'ennemi avec

énergie et entrain. Ce fut le plus beau moment de la journée,

celui où les Prussiens reculaient également sur la route du

Mans. Mais nos soldats ne tardèrent pas à être arrêtés dans leur

poursuite par le bruit du canon et de la fusillade qui se faisait

entendre derrière eux. C'était le général de Bredow qui arrivait.

Jusques-là, il n'avait pas éprouvé une grande résistance ; mais

vers 3 heures, en s'approchant de Saint-Paterne, il s'aperçut

qu'il lui faudrait pour s'en emparer, faire un effort énergique. (1) Cependant, plutôt que d'engager d'abord un combat

dans les rues et de nous laisser l'avantage d'une position plus

solide et mieux abritée, il préféra,suivantlacoutumeprussienne,

nous attaquer de loin et nous faire subir un commencement de

bombardement. Quelques instants lui suffirent pour établir une

batterie sur la route de Mamers, à 500 mètres du village. Et les

obus de pleuvoir sur les maisons ;

le presbytère en reçut six pour

sa part ;

le curé, absent pour les devoirs de son ministère,

trouva en rentrant murailles effondrées, mobilier brisé et dut

encore s'estimer heureux de sauver sa maison de l'incendie. Le

château fut également le point de mire de nombreux projectiles.

Enfin, quand les Allemandsjugèrent que l'accès leur était rendu

suffisamment facile, ils pénétrèrent dans le village ; mais non

sans y subir une rude résistance et des pertes sensibles. Nos

mobilisés, avec lesquels, disons-le à leur louange, étaient aussi

des mobilisés de la Mayenne, tiennent presque comme de vieilles

troupes :

ils tirent derrière les murs des jardins et par les fenêtres des maisons ;

forcés de reculer sur un point, ils vont se

reformer quelques pas plus loin et y

soutiennent un nouveau

choc ;

chaque rue devient le théâtre d'un combat ; mais le nombre doit l'emporter à la fin, et les nôtres sont forcés de reculer

peu-à-peu et d'abandonner le village.

En tout cas, « ce n'est, dit l'ouvrage allemand, qu'après un

(1) Grand Etat Major Allemand, p. 862.

— oo; —-

« engagement prolongé de mousqueterie, que le 2e bataillon du

«

94e prenait possession, à 5 heures, des Evants, de Saint-

« Paterne et de la ligne ferrée tracée en arrière. »

(I)

Dans ce mouvement de retraite qui s'effectue du côté de la

ville, c'est nous qui désormais allons avoir le désavantage de la

position, et les Prussiens, abrités derrière les murs et les maisons, peuvent nous fusiller à leur aise. Arrivés près de la bar-,

rière du chemin de fer, les mobilisés tentent cependant de se

reformer. Un moment, ils croient voir venir à eux des chasseurs

d'Afrique ; mais, ô malheur, ce sont des uhlans ;

c'est une attaque de plus à essuyer. Il faut céder

;

l'ennemi, en possession du

chemin d'Ozé, menace de les tourner.

Cependant, avant d'abandonner la place, plusieurs, enflammés

par la lutte, veulent apprendre aux Allemands ce que peut le

soldat français et engagent près de la maison du garde-barrière

,

et dans la maison même, un combat corps à corps, à la baïonnette, qui leur fait le plus grand honneur. Il est intéressant de

signaler un combat à la baïonnette entre Prussiens et mobilisés.

Ce petit engagement ne pouvait avoir d'autre résultat que de

prolonger un peu la défense.

Je viens de dire que les Prussiens avaient essayé de nous

tourner par le chemin d'Ozé ; mais là encore ils éprouvèrent une

résistance sérieuse. M. Sauron, chef de gare, à la tête de ses

employés et de quelques citoyens courageux, leur causa des

pertes sensibles, les arrêta et les obligea même à se replier.

Je n'ai rien dit de la garde nationale. On doit penser que son

rôle ne put être que fort effacé. Dès le commencement de l'action, un certain nombre de gardes nationaux, huit ou dix peutêtre, s'étaient joints comme volontaires aux mobilisés de l'Orne

ou aux francs-tireurs ;

le reste, ceux du moins qui étaient sous

les armes, au nombre de 300 ou 350, attendaient sur la place

l'ordre de partir. Dès midi, alors que les détonations commençaient à se rapprocher, plusieurs, M. de la Garenne entre autres,

;

demandèrent qu'on nous envoyât au feu pour défendre nos

foyers, moi-même; je fis signer autour de moi et je présentai

une pétition tendant à ce qu'au moins on fitappel aux plus zélés ;

mais le général, qui ne pouvait avoir une grande confiance dans

(1) Grand Etal Major Allemand, p. 862.

.......

- 56 —

là garde nalionale, déclara constamment qu'il la regardait comme

sa dernière réserve, et qu'il ne l'emploierait qu'en cas d'absolue

nécessité.

Pendant la journée, les Prussiens, non contents de~ combaltre

ceux qui leur faisaient la guerre, avaient jugé à propos de lancer

sur la ville vingt ou trente obus. 11 en tomba rue des Tisons,

rue du Pont-Neuf, sur l'église de Noire-Dame, rue du Bercail,

sur le bâtiment des bureaux de la Préfecture. Ils ne firent aucune

victime et ne causèrent que des dégâls matériels insignifiants.

Ce procédé, peu conforme, si je ne me trompe, aux usages de la

guerre était sans doute, dans la pensée de nos ennemis, comme

une sommation de se rendre, et devait avoir pour but d'effrayer'

la population. Si telle était leur intention, ils perdirent complètement leur poudre et leur temps. Quelques personnes cherchèrent à la vérité un abri dans leurs caves ; mais la plupart ne

firent qu'une médiocre attention aux projectiles qui tombaient de

loin en loin sur la ville :

l'esprit était ailleurs. Toutefois

,

le

maire donna ordre, pour le cas où des obus menaceraient la

mairie, de mettre en sûreté les papiers les plus précieux des

archives municipales et le général, supposant que la Place

d'Armes serait le principal point de mire, la fit évacuer par tout

ce qui n'était pas militaires. Ces précautions furent, par le fait,

inutiles.

La place d'ailleurs se dégarnissait de plus en plus. Il n'y restait guère que la garde nationale. Vers 4 heures, elle avait ellemême été envoyée aux extrémités de la ville, pour arrêter les

fuyards. Une centaine d'hommes notamment furent placés au

carrefour de la rue des Tisons et de la rue du Mans. Mesure

bien insuffisante, il en faut convenir. Que pouvaient faire cent

gardes nationaux contre le flot toujours croissant des fuyards ?

M. l'abbé Lesimple et M. Grollier, furent obligés d'exercer une

surveillance sévère à la porte de l'hospice, pour empêcher d'entrer les faux blessés. Bientôt, ce ne sont plus seulement les

mobilisés, ce sont les francs-tireurs eux-mêmes qui affluent. Ils

conservent des allures plus martiales, un ordre plus régulier ;

mais il n'en est pas moins vrai qu'eux aussi battent en retraite.

Le combat tirait à sa fin et l'issue n'en pouvait plus être douteuse. Du côté de Saint-Paterne, le champ de bataille louchait

aux pieinières maisons de la rue des Tisons ; du côté de la route

— 57 -

du Mans, il s'approchait également. D'ailleurs, ûné plus longue

résistance devait être sans profit, et probablement aussi, saris

honneur. Il devenait difficile d'exiger des troupes engagées de

nouveaux efforts, et il n'y avait plus personne pourles remplacer,

ou seulement pour les appuyer. Vers 5 heures, un conseil de

guerre décida que la retraite seraitordonnée. Ce fut aux francstireurs Lipowski, soutenus par les mobilisés de l'Orne, que fut

confié l'honneur de la protéger.

: Us s'acquittèrent de leur mission, surtout du côté de la route

du Mans, de la façon la plus brillante. Le brave capitaine Duchamp n'hésita pas à prendre position, avec sa compagnie de

francs-tireurs, derrière le cimetière de Montsort, à 300 mètres

seulement des batteries ennemies. Son audace lui coûta la vie ;

mais ses soldats et les autres compagnies, électrisés par son

exemple, s'élancèrent, à la baïonnette, avec une telle ardeur

qu'ils repoussèrent encore une fois les Allemands presque jusqu'à l'avenue de Hauteclair.

Malheureusementce succès était trop léger et trop tardit pour

influer sur le résultat de la journée. Nous n'avions plus qu'une

chose à faire : nous retirer sans tarder. Nous avons vu d'ailleurs

que les Prussiens étonnés par l'énergie de notre résistance;

avaient résolu d'en faire autant et de remettre la partie au

lendemain.

Il m'a été donné d'assister, de la barricade de la rue du Mans,

à la retraite de nos troupes. Quelle tristesse ! et comment oublier

jamais un pareil spectacle ? En face, un vaste incendie ;

c'est un

chantier de bois auquel les obus ont mis le feu ; à côté, les

mobilisés se pressant, se bousculant, se précipitant en foule

serrée par l'étroit passage ;

ils conservent pourtant encore leur

ordre de compagnies et leurs chefs ; de temps à autre, un brancard ou une voiture d'ambulance amène quelques blessés. Un

officier supérieur à cheval, immobile et silencieux, semble pré- '

sider à la triste opération. La barricade est gardée parlesfrancstireurs du Havre; mais à un moment donné, et comme par'

enchantement, elle se trouve vide de ses défenseurs. Pas un coup

de canon, pas un coup de fusil, à peine un éclat dé voix rompant

cette sorte de lugubre silence. Comment se fait-il que les Prussiens oublient de nous inquiéter dans un moment où il leur

serait si facile de le faire ? Ils craignent évidemment de s'appro-

-

— 58 —

cher de la ville à l'entrée de la nuit ; peut-être sont-ils peu.

renseignés sur nos moyens ; peut-être redoutent-ils quelque,

piège. Dans tous les cas, la barricade serait, pour un certain

temps, un excellent rempart contre eux. Pourquoi se trouve-t-elle

abandonnée ? Bientôt cependant, une cinquantaine de mobilisés

de bonne volonté, avec leur lieutenant, consentent à la garder,,

à condition qu'on les relèvera au bout d'une demi-heure. Heureusement, rien ne vint les troubler ; qu'auraient-ils fait ?

Du reste, ils ne restèrent pas seulement une demi-heure: on

les avait oubliés, et ils n'eurent que tout juste le temps de courir

après leur bataillon qui quittait la ville par un autre côté.

La mission qui nous avait été marquée, de garder la ville jusqu'au dimanche soir était accomplie avec conscience et honneur.-

Encore en ce momenl, un secours par la ligne du chemin de fer

de Caen eût pu entrer librement à Alençon; mais on savait,

depuis plusieurs heures que l'armée de Cherbourg avait reçu

contre-ordre et qu'il n'y avait de renforts à attendre d'aucun,

côté. Du moment donc qu'un retour offensifde notre petite armée

n'était pas possible pour le lendemain matin, il était urgent de

pourvoir à son salut. Grâce à la prolongation de la luttejusqu'au

soir, la retraite ne paraissait pas devoir être inquiétée immédia-

.

tement ; mais ce répit durerait-il seulement la nuit tout entière ?..

Nous ignorions que l'ennemi, de son côté, n'était pas pleinement

rassuré, et dans la crainte d'un renouvellement de la lutte avec

de nouvelles troupes, allait travaillerune partie de la nuit à élever

une barricade au Coudray.

Nos soldats furent dirigés sans retard par la route de Bretagne

sur Carrouges, afin d'y former, selon l'occurrence, une nouvelle

ligne de défense, ou de se rallier à l'armée de Chanzy du côté de

Laval. La garde nationale dépouille ses uniformes, rend ses-,

armes; et, fusils, munitions, effets d'habillement et d'équipement

sont chargés sur des charrettes et expédiés en lieu sûr, sous la

-,

protection de nos troupes ;

le poste de la Mairie et la police de la

ville sont confiés aux sapeurs-pompiers;

la barricade de la rue

du Mans, si compromettantepour nous, est démolie, non sans

quelque danger par M. Leguernay ;

enfin, pendant que le Conseil

municipal se déclare en permanence et se prépare à faire face aux

événements, le préfet quitte la ville avec les troupes,sans prévenir

personne, et c'est par hasard que le maire apprend son départ.

— 59 —

Maintenant que nos soldats sont en sûreté, et qu'il est bien

constaté que nous ne pouvons plus éviter le malheur de l'occupation, quelques membres du Conseil municipal sont d'avis

d'envoyer des parlementaires au quartier général allemand; mais

le maire trouve plus digne et plus convenable d'attendre à

l'Hôtel-de-Ville, et l'on se borne à faire placer sur la Mairie et

sur les clochers de Notre-Dame et de Montsort le drapeauparlementaire à côté du drapeau national.

Que faisaient les Allemands pendant ce temps-là? On peut être

sûr qu'ils ne perdaient pas leur temps. S'ils ne brûlaient pas

leurs morts, ainsi que le prétendait la crédulité publique, ils

avaient au moins à les enterrer. Ils avaient aussi des blessés àpanser et à évacuer sur d'autres lieux, des désordres à réparer.

Au bout de quelques heures, un autre genre de besogne, le pillage

et l'incendie, occupa leur activité. Les habitants de la route de

Mamers et du haut de la rue des Tisons s'en souviendront longtemps. Alors que chacun croyait pouvoir au moins jouir de la

paix de la nuit, tout à coup on entend un grand bruit ;

les patrouilles sillonnent les rues ;

lés soldatsfrappent aux portes, les

défoncent si l'on n'ouvre pas assez vite, menacent de leurs pistolets et de leurs injures quiconque eût osé cacher un militaire ou

faire une observation, et après avoir pris aux habitants ce qui

tente leur cupidité, ne craignent pas de mettre le feu sous leurs

yeux à leur mobilier. D'autres enduisent de pétrole enflammé

les portes et les fenêtres et écartent à coups de fusil les voisins

qui tentent de porter secours. Les détonations retentissent ;

la

lueur des incendies porte au loin l'effroi. Cinquante mille

bourrées brûlent à la fois à la briqueterie Papillon et Fouet ;

les

maisons Jarry, Pianchant et Delrue (1) sont dévorées par le feu;

le café Prudent est pillé. Triste prélude de l'envahissement qui

se prépare !

Ainsi donc, il n'y a plus à en douter ; Alençon va s'ajouter à

la longue liste des villes envahies! Au moins, peut-il se rendre

le témoignge qu'il n'a pas été au devant de sa honte et ne s'est:

pas servilement courbé devant la menace de quatre uhlans ou

les injonctions d'un officier subalterne. Ne peut-il pas aussi

s'étonner que sa petite armée, si peu nombreuse, si peu aguerrie,

(1) M. Delrue a raconté dans le Courrier de l'Ouest du 23 mars les

indignes traitements dont il fut l'objet.

.-=,

60 ~

si peu disciplinée, ait réussi à arrêter celle des Prussiens pendant une journée tout entière ? Deux causes ont. contribué à

nous obtenir ce résultat inespéré :

la valeur de nos défenseurs,

jl n'en faut pas douter; mais aussi l'ignorance de nos ennemis

sur l'état véritable de nos forces. De là leurs hésitations et leurs

lenteurs. Us possédaient des canons pour combattre de loin ;

ils

avaient de la discipline, de la solidité ; mais ils manquaient de

cet élan qui n'abandonne jamais le soldat français, pour peu

qu'il sache être lui-môme.

.

Les mêmes causes peuvent servir à expliquer le chiffre relativement restreint dé nos pertes. Il est certain que si, dès le matin,

les Prussiens avaient fait un effort vigoureux ;

si, même le soir,

ils avaient osé entrer dans la ville à la suite de nos troupes, ils

auraient obtenu plus sûrement et plus vite la victoire ; peut-être

auraient-ils réussi à nous envelopper et à faire tous nos

soldats prisonniers. Sans prétendre donner des chiffres exacts,

nos quatre ou cinq mille soldats eurent en face d'eux un nombre

d'ennemis qu'on peut évaluer à près du double. Et si ces huit

mille hommes n'avaient pas suffi, les Allemands pouvaient être

deux fois, trois fois plus nombreux.

:

Nos francs-tireurs cachés derrière les murs ou les haies, dans

les fossés ou dans les bois ; nos mobilisés déployés en tirailleurs,

donnaient peu de prises aux projectiles prussiens ; nos balles et

nos obus au contraire portaient bien plus sûrement dans les

masses plus compactes des ennemis. Aussi, tousles témoignages'

français sont-ils unanimes à déclarer que leurs pertes furent plus

considérables que les nôtres.

Le rapport officiel du colonel LipoAvski parle de 40 artilleurs

tués.ou blessés et de 120 francs-tireurs mis hors de combat ;

mais comme il n'est pas question ici des mobilisés, on doit estimer nos pertes à 300 hommes pour le moins.

Quant à ce qui concerne les Prussiens, les chiffres qu'on a

apportés sont si variables, pour ne pas dire si fantaisistes qu'il

est difficile d'asseoir sur ces évaluationsunjugement quelque peu

sûr ou seulement probable. On a parlé de cinq ou six cents tués

ou blessés ; on a parlé de neuf cents ; on a même parlé de quinze

cents ; mais que ne dit-on pas ? Dans un autre sens, si l'onpréférait s'en rapporter au témoignage officiel des Prussiens, il ne

resterait plus à leur compte qu'une perte de six tués et de dix-neuf

— 61 —

blessés, mais ces derniers chiffres sont si évidemmentau-dessous

de la vérité, que le mieux, à mon avis, est de n^en tenir aucun

compte (1).

Le nombre de nos morts fut d'une soixantaine sur le champ

de bataille ; mais il faut ajouter ceux qui allèrent mourir dans

les hôpitaux ou les ambulances, des suites de leurs blessures ou

de la petite vérole. Le lendemain du combat, M. Grollier avec

M. l'abbé Lesimple, sur la route du Mans, M. l'abbé Poirieravec

des infirmiers de l'hospice, sur celle de Saint-Paterne, allèrent,

non sans être inquiétés par les ennemis, à la recherche des

morts. Ils en recueillirent 30 d'un côté, 28 de l'autre et ramenèrent quelques blessés. Les jours suivants, M. Grollier et M. de

Neufville, avec les frères des écoles chrétiennes en retrouvèrent

encore quelques-uns

D'après le témoignage du préfet, notre artillerie'de l'Orne mérite une mention spéciale et paya largement sa dette de sang.

Des 70 hommes qu'elle comptait au commencement de l'action,

elle en aurait eu 35 de tués ou de blessés. On cite un marin de

passage qui, plusieurs fois, chargea, rechargea et tira tout seul

un de nos canons dont tous les servants avaient été mis hors de

combat (2). On doit encore signaler comme s'étant particulièrement distingué le capitaine Oustalet, pour sa charge à la baïonnette, et M. Charles Davoust, petit-neveu du maréchal Davoust

et simple soldat dans la garde nationale sédentaire. Il fut blessé

pendant l'action ;

la: croix de la légion d'honneur a été la récompense de son courage.

Du reste, à en croire le préfet, il faudrait donner des éloges à

tout le monde où à peu près. Que dis-je ? nous pourrionsinscrire

une victoire de plus dans nos fastes militaires. Son bulletin,

comparé avec la vérité, est tristement curieux.

«

Nous avons,

«

dit-il, battu les Prussiens en avant d'Alençon ; mais nous

«

n'avons pas cru prudent de conserver nos positions, étant afta-

« qués par trop de monde, et nous avons évacué la ville. Je suis

«

à Carrouges ;

je rallie mes troupes ;

je Tais me transporter de

« moi-même à Fiers.

»

(3)!

(1) Tableau statistique des perles des armées allemandes, d'après les

documents officiels allemands, p. 462.

;(2) Journal de Fiers du 18 janvier. Récit du Combat attribué an-Préfet

(3) Bulletin télégraphique du Préfet au Sous-Préfet de Domfront, 16 janvier, 8 h. 13 m. du soir.

— 62 —

Sa proclamation à ses troupes mérite également d'être citée

comme un modèle de vanité satisfaite.

«

.Citoyens,

.

«

Nous étions chargés de défendre Alençon. Malgré votre petit

«

nombre, vous attendiez avec impatience le moment de vous

« mesurer avec l'ennemi. Ce moment est venu plus tôt que vous

« ne l'espériez.

«

Le 15 ati matin, l'ennemi, qui n'avait pu être arrêté à Beau-

« mont, était signalé à quelques kilomètres de vos points de

«

concentration. Dès la veille, des mesures énergiques avaient

«

été prises pour défendre Alençon jusqu'à la dernière extrémité.

«

Les voies de communicationavaient été barricadées, afin que,

«

repoussés en pleine campagne, vous puissiez encore continuer

«

la lutte.

«

Conduits par des chefs habiles, j'ai nommé les colonels

«

Lipowski et Tardy, vous avez abordé sans hésitation l'ennemi,

«

qui vous attendait avec des forces supérieures aux nôtres. Sept

«

heures durant, vous l'avez tenu en échec ; vous lui avez fait

«

subir des pertes considérables; vous l'avez fait reculer ;

la

«

prudence de vos chefs vous a empêchés de le poursuivre. Mais

«

les Prussiens ne sont entrés dans Alençon que lorsque le der-

«

nier d'entre vous en a été sorti.

«

Ainsi une ville ouverte a pu être défendue au point de retar-

«' der efficacement la marche de l'ennemi. C'est d'un fécond

«

exemple pour les autres qui, ne comprenant pasla nécessitéde

« multiplier partout des obstacles, cherchent dans je ne sais

*

quelle préoccupation d'intérêts matériels et locaux un prétexte

« pour s'endormir dans les bras des vainqueurs.

«

Citoyens, au nom de la République, je vous remercie ! Il y a

« eu parmi vous quelques défaillances; mais que sont-elles au

«

milieu d'actes de bravoure si nombreux qu'il serait impossible

«

de tous les récompenser? Elles ne se justifient pas, sans doute ;

«

mais elles s'expliquent dans une certaine mesure par l'im-

«

pression que cause le canon sur ceux qui l'entendent gronder

« pour la première fois.

«

Citoyens, bientôtvous marcherez de nouveau à l'ennemi, et

«

j'ai la certitude que le Gouvernementet le Pays peuvent comp-

— 63 —

« 1er sur vous. J'en ai pour garants yotre amour du devoir, votre

«

honneur, le souci que vous avez de votre dignité et de votre

«

patriotisme.

«

Fiers, le 18 janvier 1871.

«

Le Préfet de l'Orne :

« ANTONIN DUBOST.

»

Si l'on n'avait que de tels documents, comment s'y prendrait on pour écrire l'histoire ?

H. BEAUDOUIN.

 

FIN

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