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Histoire des mondes normands

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L'Occupation Prussienne a Alencon 1871 ; recit de 1896 chapitre 03

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L'Occupation Prussienne a Alencon 1871 ; recit de 1896 chapitre 03

 

*****Chgapitre 03******

LA VEILLE DU COMBAT

Comment les recevrait-on ?

Nous ne pouvions, évidemment, songer à nous livrer sans

avoir au moins fait quelques efforts pour échapper à cette honte.

Une telle indignité n'entrait dans la pensée de personne. Tous,

sans doute, n'entendaient pas l'honneur de la même façon, et il

s'en trouve toujours trop qui partagent leur coeur entre le patriotisme et les considérations de la peur ou de l'intérêt personnel.

Je ne crains pas loutefois de le dire : personne à Alençon n'eût

osé proposer un parti en opposition constatée avec la dignité du

pays. Il fallait donc résister dans les limites du possible. Mais

quelles étaient ces limites ? Qu'est-ce qui était possible ? Qu'estce qui ne l'était pas ? Et ces limites elles-mêmes ne devaientelles pas être reculées plus ou moins, selon les intérêts plus ou

moins puissants de la défense ? Autant, par exemple, il est beau

et généreux de faire le sacrifice de sa vie quand la Patrie a

besoin de ce sacrifice ; autant il serait vain et absurde de se

faire tuer sans utilité, par gloriole et par entêtement. Quel était

donc au juste l'intérêt de la défense d'Alençon ? Etait-elle liée

au sort général de la campagne? Pouvait-elle être utile à l'armée

de Chanzy ? Pouvait-elle arrêter l'ennemi ? Ou bien, n'avionsnous à songer qu'à nous-mêmes ? à notre honneur, d'abord ;

mais aussi à nos femmes, à nos enfants, à nos propriétés ?

Et puis, quels étaient nos moyens et ceux de l'ennemi ? En

étions-nous réduits à notre garde nationale et à quelques milliers

de mobilisés ? Ou bien, comme quelques-uns commençaient à

le dire, mais sans parvenir à se faire croire, avions-nous lieu

d'attendre un prompt secours, et quel secours ? L'ennemi se

dirigeait-il en force de notre côté ? Ses masses les plus nom-

— 27 —

breuses étaient-elles, au contraire, à la'poursuite de l'armée de

Chanzy ? Toutes questions auxquelles personne ne pouvait satisfaire ;

auxquelles les hommes chargés de la responsabilité

eussent été peut-être fort embarrassés de donner une réponse

quelque peu nette et précise.

Autre question, non moins grave: quelle autorité était chargée

de décider de notre sort ?

C'est là, dans cesjours de péril, où les plus grands intérêts

sont en jeu, l'honneur, la vie, la fortune, qu'une autorité respectée et incontestée est absolument indispensable. C'est alors

qu'un homme capable et reconnu comme tel, investi de la confiance de ses concitoyens, peut tout sauver; comme aussi c'est

alors qu'un moment d'incertitude ou d'hésitation peut tout compromettre. Que dire de l'anarchie dans de telles circonstances ?

Et pourtant, il faut l'avouer, l'anarchie, tel fut à peu près le

régime auquel nous nous trouvâmes soumis.

A prendre les hommes d'après le degré d'évidence qu'ils

eurent, ou qu'ils se donnèrent, nous avions bien notre préfet'

homme nouveau, jeune et sans expérience des choses de la

guerre, peu au courant des besoins, du caractère et des aspirations de notre ville ;

très-remuant d'ailleurs, ne voyant que le

but, sans se préoccuper des moyens, et très-disposé à prendre

des paroles brûlantes et des appels au désespoirpour des raisons

et des procédés de victoire. La loi, croyait-on, plaçait sous ses

ordres les mobilisés ; pourtant, il n'en était pas bien sûr luimême ; et en effet, un décret venait de rendre à l'autorité militaire des droits qu'on n'aurait jamais dû lui enlever. Il était

donc à propos qu'un mot de Bordeaux fit taire ses scrupules et

lui décernât un brevet de vaillance. « Conservez, lui disait-on,

«

la dispositiondesmobilisés quevous avez sibienconduitsjusqu'à

« présent. Je suis heureux de savoir que la défense d'Alençon

«

et environs est entre vos mains. »

(1) C'est encore lui, à ce

qu'il paraît, qui était le plus au courant de la situation. C'est

avec lui que le Gouvernement, et peut-être Chanzy, avaient

échangé le plus de dépêches ;

c'est à lui qu'on avait annoncé

l'envoi des deux divisions de l'armée de Cherbourg, ' des mobilisés de la Mayenne, des francs-tireurs Lipowski ; c'est lui qui

(l^Note explicative du Préfet- Télégr. du 14 janvier,

— 28 —

avait fait venir, de son chef, les mobilisés de l'Orne ;

c'est à lui

qu'on avait demandé les -plus énergiques efforts pour résister

jusqu'au 16 au matin, époque où devaient commencer à arriver

les renforts de Cherbourg (1), Mais n'oublions pas, d'un autre

côté, qu'il avait dû être également avisé, et des premiers, que le

général Chanzy ayant été forcé de changer au dernier moment.

ses dispositions de retraite, Alençon avait ainsi perdu une grande

partie de son importance stratégique et par suite, n'avait plus

les mêmes motifs de résistance à outrance.

Comment un tel personnage se trouva-t-il investi d'une telle

mission ? Qu'avait-on affaire alors d'un homme d'administration ? N'était-ce pas bien plutôt un militaire qui nous fallait ?

Nous avions bien encore à Alençon le général de Malherbe,

vieil officier d'Afrique et de Crimée, commandant la subdivision

de l'Orne. Nous avions aussi le Comité de défense, que je ne

sépare point, dans ma pensée, du général, pas plus qu'il n'en

était séparé dans la réalité. Le général, en effet, en était le président, l'inspirateur, et se regardait comme l'exécuteur de ses

décisions (2). Quelle était donc au juste la position du Général,

assisté du Comité de défense ? En devait-il être réduit à exécuter les plans militaires éclos dans la cervelle d'un jeune préfet

et à commander sous ses ordres ? 11 faut convenir qu'une telle

perspective était peu de nature à élever ses pensées et à développer ses moyens. Sera-t-il au moins appelé dans les conseils

de notre homme de guerre improvisé ? Ou plutôt, n'était-ce pas

à lui, comme commandant militaire du département, ou même

en sa simple qualité de général, à mettre la haute main sur les

affaires et à décider de tout d'après ses lumières et son expérience, sauf à s'en entendre avec le préfet ?

Restait une troisième autorité :

le Maire et le conseil municipal. Elle avait sur le général le privilège de disposer de la

garde nationale; car, par une anomalie au moins singulière, la

plus haute autorité militaire était la seule qui n'eût pas un

soldat sous sa main. L'autorité municipale avait encore l'avan-

(1) Note explicative. Télég. du 14 janvier, etc.

(2) Les autres membres étaient : MM. le Général de Boisterlre, commandant de la garde nationale, le Commandant Lemaitre, le Colonel d'artillerie en retraite d'Hostel. le Colonel Tardy, l'Ingénieur en chef du Plessis,

l'Ingénieur de Domfrpnt, de la Tournerie,13oissière.

— 29 —

tage d'être, en quelque sorte chargée de la tutelle de la ville ;

mais par contre, n'était-il pas possible d'en inférer une disposition à se laisser entraîner à des vues étroites, exclusives et

inspirées surtout par l'amour du clocher. Enfin, elle n'avait rien

de militaire.

Par ces motifs, il eût été fâcheux de lui laisser la haute direction. Elle n'y prétendit pas d'ailleurs, et son but unique fut de

travailler à remettre les intérêts de ses administrés entre des

mains présentantles meilleures garanties de capacité, d'impartialité et de modération. Elle était alors dans son rôle. Elle n'y

réussit, comme nous le verrons, que bien tard. Elle y serait

arrivée plus tôt, que les conditions de la lutte auraient été améliorées, sans doute ; mais le résultat final n'eût pas été changé ;

il était inévitable.

De ces divers pouvoirs, le préfet seulse mit d'abord en avant.

Aussitôt que la fatale nouvelle de la défaite du Mans fut parvenue à Alençon, il fit placarder la proclamation suivante, dans le

but de préparer les habitants aux événements, quels qu'ils

fussent, d'exciter leur patriotisme, et de leur faire comprendre

sa résolution de résisterjusqu'à la dernière extrémité :

« Aux habitants d'Alençon.

« Un certain nombre de fuyards, venant du Mans, pénètrent

«

dans Alençon, y jettent le trouble et y provoquent des pani-

« ques. La plupart de ces hommes sont un danger dans un

«

pareil moment. Le général Chanzy a prescrit de ne pas les

«

laisser entrer dans la ville et, au besoin, de faire sur eux des

«

exemples nécessaires.

« Le Mans a été évacué par notre armée, qui s'est retirée en

«

bon ordre.

« Nous ne connaissonspas encore la marche de l'ennemi.

« Nous pensons toutefois, mais sans en avoir la certitude,

«

qu'Alençon ne sera pas de sitôt souillé par l'étranger. Mais,

«

quoi qu'il arrive, si après avoir défendu pied à pied les posi-

«

tions occupées par nos troupes, après avoir fait notre devoir,

« nous étions renversés par la force brutale, le gouvernement

« compte sur le sang-froid de la population Alençonnaise.

«' Dans une pareille hypothèse, la peur qu'engendre le désor-

«

dre ne fait jamais que des victimes. Avons-nous besoin d'ajou-

— 30 —

«

ter que nous sommes disposés à nous défendre, les armes à la

« main, jusqu'aux portes de la ville ?

« La garde nationale est composée de citoyens soucieux, je

« pense, de leur dignité et de leur honneur. Ils n'imiteront pas

« ces âmes pusillanimes, qui cherchent dans l'existence de leur

«

prétendue faiblesse un prétexte pour se soustraire à la mort.

« Citoyens ! si les Prussiens viennent jamais coucher dans

« nos lits, il faut que l'on puisse dire d'Alençon qu'elle fut vrai-

« ment digne de la République, de la Patrie et de la Liberté.

« Quant à votre Préfet, il ne se retirera que quand il sera

«

bien constaté que l'honneur et le droit n'ont rien pu contre la

«

force.

« Citoyens ! un grand homme a dit :

l'adversité est notre mère,

«

la prospérité n'est que notre marâtre.

«

Le jour n'est pas loin, je vous le jure, où la mère engen-

«

drera. Il n'y a pas de droit contre le droit. Les Prussiens ne

« peuvent tarder à en faire l'expérience.

« Alençon, le 13 janvier 1871, minuit. »

Si le préfet se proposait, par ces paroles, de rassurer, ou

môme d'enflammer la population, il avait bien manqué son but.

Déjà, on voyait la ville bombardée, incendiée peut-être ; on se

rappelait le sort de Saint-Calais, livré au pillage pour bien

moins. Ce n'est pas pourtant que le patriotisme fit défaut ; mais

rien, jusqu'à ce jour, n'avait fait pressentir l'éventualité de tels

sacrifices. Beaucoup néanmoinsse montraient prêts à s'y soumettre ; à une condition toutefois, c'est qu'ils lussent commandés

par l'intérêt de la France et ne fussent pas uniquement le fruit

d'une héroïque folie ou d'un vain désir de se signaler. Dans tous

les cas, on ne se souciait nullement d'abandonner à la discrétion

du préfet la vie des citoyens et l'honneur de la Aille.

En même temps, le préfet songeait aux moyens d'augmenter

son effectif. Il avait déjà, depuis deux jours les mobilisés de la

Mayenne, il les passe solennellement en revue dans la journée

du 14, ainsi que la garde nationale sédentaire. C'était, il en faut

convenir un triste assemblage. Je n'ai rien à dire des gardes

nationales ;

elles sont connues de vieille date. Si quelques-unes

montrèrent, dans le cours de la campagne, de la solidité, de

l'héroïsme, si l'on veut, ces belles exceptions ne sauraient infir-

— 31 —

mer la règle. Le fait est que la garde nationale, ni par sa composition, ni par son organisation, ni par son esprit, n'est préparée à une action militaire quelconque. La nôtre, en particulier, en valait Lien une autre ; mais ce seraitlui taire un honneur

dont elle serait la première étonnée, que de vanter son humeur

guerrière. Elle aurait pu fournir, en face de l'ennemi, une ou

plusieurs compagnies de volontaires ; mais c'eût été s'exposer à

une déception;que de la lancer indistinctement et en masse

contre les hataillons ennemis.

Quant aux mobilisés de la Mayenne, il n'était pas besoin d'attendre l'événement pour les juger et eux-mêmes avaient pris soin

de donnerleur mesure. « Qu'on nous fasse faire chez nous,

«

disaient-ils, la guerre de buissons, et l'on verra de quoi nous

« sommes capables ; mais pour Alençon, les Prussiens y peu-

« vent venir ; ce n'est pas nous qui le défendrons. Alençon nous

« a

fait coucher sur la paille ; qu'il ne compte pas que nous

«

tirions pour lui un coup de fusil. » Les malheureux, ignoraient en effet que leurs chefs eux-mêmes ayant exprimé le désir

de les avoir sous la main, de manière à pouvoir disposer d'eux à

tout instant, on avait été à peu près forcé de les caserner tant

bien que mal dans les halles et les monuments publics. Quelque

peu donc qu'il y

ait à attendre de troupes jeunes, sans expérience, sans discipline, armées de fusils à piston dont les cartouches n'étaient pas toujours de calibre, celles-là se montrèrent

encore au dessous de ce qu'on pouvait raisonnablement présumer. Je tiens toutefois à ne pas laisser à un jugement aussi

sévère plus d'étendue qu'il n'en doit comporter. Plusieurs compagnies, un bataillon presque entier même, cherchèrent en effet

à racheter les mauvaises dispositions de leurs camarades.

Voilà les hommes auxquels il s'agissait d'inspirer force et

courage. On pouvait être surpris que M. Dubost fût chargé de

ce soin. Quelle était donc la confusion qui présidait à la distribution des rôles, qu'il nous fût donné de voir le jeune journaliste

passant fièrement la revue de ses troupes, pérorant, agissant,

paradant ; et derrière lui, le général de Malherbe, le général de

Boistertre, le Maire, muets et comme entraînés dans l'orbite de

cet astre de nouvelle espèce ? Mais Gambetta s'était bien improvisé généralissime ; quoi d'étonnant à ce que ses lieutenants

s'improvissassentchefs de corps ?

— 32 —

Mes amis, nous disait le Préfet, la France a les yeux sur

vous. L'affaire peut être rude ; mais ne comptez pas les ennemis.

Ne craignez pas la mort... Je ne veux avec moi que des hommes

qui aient fait leur testament... Que l'ennemi ne pénèlre dans

votre ville que sur vos cadavres amoncelés !... Oui, je vous le

dis :

faites-vous tous tuer ;

tous, jusqu'au dernier, s'il le faut, et

la France sera sauvée !

L'anxiété était grande ;

la garde nationale assez bien disposée.

Plusieurs cependant auraient préféré voir le général, ou seulement leur commandant, leur indiquer la ligne de l'honneur et

du devoir, les assurer de la possibilité et de l'utilité de la défense.

Quelques cris de Vive la République ! firent écho aux paroles

brûlantes du préfet ; mais, en somme, la passion des auditeurs

était loin d'être à la hauteur de celle de l'orateur.

De son côté, le conseil municipal était en séance depuis plusieurs heures et s'occupait des éventualités de la lutte. Le Général, dit le Maire,

« pour être en mesure de repousser l'invasion,

«

si les troupes qui s'avancent ne sont pas en trop grand nombre,

« a donné l'ordre de battre le rappel, pour avoir la garde natio.

«

nale à sa disposition, afin de soutenir au besoin les troupes

«

qui occupent la ville et doivent essayer de la défendre aux

«

points indiqués par le Comité de défense.

» Les Prussiens

étaient signalés à Beaumont. Il aurait pu ajouter, que Beaumont

ne les avait pas arrêtés longtemps. (1) Gomme conséquence, le

pont de Beaumont qui devait être détruit, restait debout, et les

colonnes ennemies pénétraient sans obstacle jusqu'à La Hutte,

Bourg-le-Roi et Ancinnes. (2)

Cette affaire de Beaumont eut pour nous des résultats considérables. Son premier effet fut de nous priver du secours si

vivement attendu de l'armée de Cherbourg. Alençon, comme

Beaumont, était confié, en grande partie, au patriotisme des

mobilisés de la Mayenne. N'était-il pas à redouter que ce patriotisme fît défaut à Alençon, comme il avait fait défaut à Beaumont ? Dans un tel doute, malheureusement trop fondé, le

général Chanzy, craignant que les deux divisions de Cherbourg

ne trouvassent Alençon déjà occupé, n'osa pas les exposer à une

(1) Conseil municipal, 14 janvier, une heure du soir.

(2) La Deuxième Armée de la Loire, p. 351-581-582-585.

— 33 —

perte presque certaine, et demanda au Gouvernement-(car ils

n'étaient pas encore partis !) de les faire arrêter à Fiers, sauf à

les diriger ensuite sur Alençon, si Alençon était en état de les

recevoir. Mais ce qui était possible alors, ce qui l'était encore le

lendemain 15, ne l'était plus le 16. On aurait dû s'y prendre un

ou deux jours plus tôt ; maintenant il était trop tard.

Les télégrammes les plus contradictoires se croisèrent donc

dans cette journée du 14, relativement à l'envoi des divisions de

Cherbourg. Les termes pressants dans lesquels ils sont conçus

montrent assez l'importance qui s'attachait à cette opération :

«

Guerre à Protais, agent général de la compagnie Ouest,

« Granville, faire suivre; — général Gérard, Carentan, faire

«

suivre ; — chef de gare de chemin de fer, Carentan, à préfet,

« Alençon et à général Chanzy, à Sillé-le-Guillaume.

« Bordeaux, 14 janvier 1871.

« Les deux divisions du XIXe corps d'armée s'embarqueront à

« Carentan, par chemin de fer, demain jeudi (1), à 5 heures du

«

soir, et seront expédiées, de jour et de nuit, sans interruption,

« sur Alençon, de manière que l'embarquementtotal soit terminé

« en 48 heures. Les deux divisions comprennent 30,000 hommes,

«

12 batteries, de la cavalerie et les accessoires.Je compte sur le

«

patriotisme de la compagnie de l'Ouest et, en particulier, sur

«

celui de M. Protais., ainsi que sur la ponctualité et la vigilance

«

des chefs, pour que le transport ait lieu dans les conditions

«

sus-indiquées. La compagnie de l'Ouest est autorisée par la

« présente à supprimerle service surtelles sectionsqu'elle jugera

«

utile, pour se procurer le matériel nécessaire et assurer la

«

circulation des trains militaires. Réponse urgente.

« Signé : DE FREYCINET.

»

Reste un point à éclaircir : Comment se fait-il que le départ,

demandé comme urgent dès le 11, annoncé positivement le 12,

n'ait été ordonné que le 14 ?

Autre télégramme :

GAMBETTA A CHANZY

« Bordeaux, 14 janvier 1871, 9 h. 40 m. du soir.

«

Je prends communication de votre dépêche de 2 h. 45 m. à

(1) C'est une erreur ;

le lendemain 15 janvier était un dimanche.

3.

— 34 —

« mon délégué au ministère de la guerre, dont l'activité et l'ini-

«

tiative nous mettent à même de vous secourir au milieu de

« votre retraite, parla présence du XIXe corps. Vous demandez la

«

composition et l'emplacement des troupes qu'il vous envoie.

« Elles doivent débarquer à Alençon, sous les ordres du général

«

Gérard ;

le général Saussier devant commander la 3e division,

«

à Argentan. Quant au général Dargent, les instructions qu'il a

« entre les mains sont fort nettes ;

il commande la 1" division

« et, jusqu'à l'arrivée du général commandant le XIXe corps, il

«

remplira l'intérim. Dès lors, il n'a qu'à se rendre à Alençon,

« comme on le lui a dit, pour surveiller le débarquement des

«

troupes. Quant au délai fixé pour l'ensemble de ces opérations,

«

il ne dépendra pas de M. de Freycinet qu'il ne soit, scrupuleu-

« sèment respecté

«

Signé : Léon GAMBKTTA. »

Mais à quoi bon toutes ces belles promesses ? Cbanzy venait

lui-môme de réclamer un contre-ordre.

« Le préfet d'Alençon, disait-il, signale les Prussiens à Bourg-

«

le-Roi et à Ancinnes, marchantsur Alençon. Je doute que les

« mobilisés de la Mayenne puissent tenir mieux qu'à Beaumont.

«

Dans le doute de ce qui va se passer, quoique nos projets de

«

résistance ne soient nullement modifiés, je crois utile de faire

« arrêter les divisions du XIXe corps à Fiers, sauf à les diriger

«

plus tard, soit sur Alençon, soit sur Domfront, suivant le cas.

« Vous avez prescrit les mouvements ;

je vous prie de les modi-

«

lier dans ce sens... »

(1).

Il paraît toutefois que le préfet ne fut avisé que le 15, j'ignore

à quelle heure, de ce changement de disposition, par un télégramme du ministre de la guerre. Le 14 encore, à 3 h. 40 m. du

soir, le général Chanzy continuait à lui faire les mêmes promesses. «

Je compte, disait-il, que le XIXe corps commenceraà arriver

« à Alençon demain soir. Je fais occuper Fresnay par la division

« Gougeard, qui y sera demain, et qui se reliera à Montreuil à

«

la droite du 21e corps. Faites savoir au colonel Lipowski que

«

je compte sur lui pour vous aider à défendre Alençon (2). »

Cependant le préfet ne perdait pas son temps. Jugeant que

(1) La Deuxième Armée de la Loire, p. 582, 587, 588.

(2) Note explicative du préfet.

— 35 -

nous ne serions pas attaqués par la forêt de Perseigne, il rappela

à la hâte toutes les troupes qui en gardaient les débouchés, ainsi

que les francs-tireurs Lipowski ;

puis il réunit dans son cabinet

le colonel Lipowski et le colonelTardy, commandant supérieur

des mobilisés de l'Orne, afin de s'entendre avec eux sur les dispositions à prendre en cas d'attaque.

Les troupes étant arrivées dans la soirée, il convint avec ses

conseils de les envoyer dans la nuit occuper des positions en

avant d'Alençon, échelonnées jusqu'à la Hutte, où se trouvaient

déjà deux bataillons de la Mayenne. Il décida aussi que les voies

de communication seraient barricadées et les ponts minés, afin

d'arrêter la marche de l'ennemi. Le général Chanzy avait bien

promis d'envoyer pour cette dernière opération l'ingénieur civil

de l'armée avec son matériel et son personnel; mais en son

absence, on dut s'adresser aux ingénieurs du département ou de

la ville et aux hommes de bonne volonté (1).

Qui eût dit, au milieu de cette agitation, que nous avions à

Alençon un général et un comité de défense ? Restaient-ils donc

inactifs ? Il ne faudrait pas le croire ; mais tandis que le préfet

agissait à grand bruit et disposait de certaines forces, les autres,

sans troupes et sans pouvoirs définis, en étaient réduits le plus

souvent à des résolutions stériles. Peut-être auraient-ils pu et dû

faire davantage. Peut-être eût-il mieux valu, au risque d'élever

un conflit, qu'ils prissent d'autorité la direction des affaires. Ne

connaissant ni leurs résolutions ni leurs motifs, il est difficile de

les juger.

Le conseil municipal y mit moins de formes et, tout en y

apportant les précautions nécessaires, ne recula pas devant une

lutte avec le préfet. Les projets de M. Dubost ne pouvaient manquer de l'émouvoir, comme ils avaient ému la population. La

défense de la Aille à l'intérieur et la rupture des ponts lui paraissaient une folie qui devait infailliblement causer la ruine de la

ville. Il prit à tâche de s'y opposer et de remettre le pouvoir en

de meilleures mains.

Il était en séance le 14 au soir, quand une députation des officiers de la garde nationale vint lui faire part des craintes de la

population. Celui qui porte la parole expose que, par ordre du

(1) Note explicative.

-

36 —

préfet, des barricades doivent être éleArées dans la ville, en deçà

des différents ponts; qu'il y a des ordres et des réquisitions du

préfet pour préparer la rupture des ponts ; qu'il résulte de son

allocution à la revue que la défense doit avoir lieu non seulement

en dehors d'Alençon et sur les points où des travaux préparatoires

ont été faits par ordre du Comité de défense, mais dans l'intérieur de la ville.

Au nom de la garde nationale, cet officier proteste de l'entier

dévouement du corps à la défense de la patrie ;

déclare que la

garde nationale est prête à tous les sacrifices pour repousser

l'ennemi loin de la ville ; mais n'entend pas, par une défense à

l'intérieur qui lui paraît impossible, exposer à la ruine la cité

tout entière.

L'ingénieur en chef entre alors et prévient le maire qu'il ait à

mettre en réquisition les poudres qui peuvent se trouver dans les

différents dépôts de la ville, afin de préparer la rupture des ponts.

Il affirme en même temps qu'il lui a été communiqué par

M. le Préfet un ordre du général Chanzy prescrivant cette

mesure.

M. Baudry répond que la gravité des circonstances sollicite

l'intervention énergique du Conseil. Sans doute, si un ordre du

général Chanzy réclame dans l'intérêt de la défense nationale les

mesures signalées, si douloureux que soient les sacrifices imposés, le Conseil el la Ville doivent trouver dans leur patriotisme

et leur amour pour la France le courage de les accepter sans

limites. Mais il est du devoir étroit du Conseil de s'assurer que

ces ordres viennent bien du général Chanzy ou du ministre de la

guerre. A son avis, ils doivent avoir été transmis directement à

l'autorité militaire, qu'un décret récent investit seule du droit de

pourvoir à la défense. 11 demande que le maire s'informe auprès

du général de Malherbe de la portée des ordres qu'il peut avoir

reçus et lui soumette les observations qui, sans nuire à la

défense générale, peuvent préserver la ville des malheurs qui la

menacent. M. Baudry s'occupe ensuite de la position désastreuse

faite par les projels du préfet au quartier de Montsort, des avis à

donner et des mesures à prendre pour lui permettre de se réfugier à temps dans les autres quartiers.

M. Lherminier, tout en s'associant à ce qui a été dit par

M. Baudry, pense que c'est au préfet qu'on doit plus particulière-

— 37 —

ment réclamerdes communications, qu'il ne pourra ni ne voudra

refuser.

Néanmoins, d'après l'avis unanime, le maire se rend auprès

du général.

A son retour, il fait connaître que le général lui a déclaré

n'avoir reçu aucun ordre du général Chanzy ni du ministre pour

prescrire la rupture des ponts intérieurs, l'érection de barricades

et la défense dans les rues; que le Comité de défense a toujours

été d'avis que c'était aux environs qu'Alençon, ville ouverte,

devait être défendu; qu'il partageait entièrement cet avis, ainsi

que le commandant de la garde nationale ; que c'est en dehors

de lui que les ordres communiqués au Conseil ont été donnés

par le préfet.

En conséquence, le Conseil se transporte en masse auprès du

préfet, pour avoir de lui des explications sur ces ordres et. lui

exposer la situation douloureuse qu'ils peuvent créer à la ville.

A neuf heures et demie, le maire, introduit avec le Conseil,

fait part au préfet de l'émotion causée par les ordres qu'il a

donnés ;

il lui en demande communication, ainsi que des nécessités de la défense nationale sur lesquels ils peuvent reposer.

Le préfet, dans une vive et longue allocution, répond qu'il a

reçu du ministre carte blanche pour diriger les opérations de la

défense ; qu'il est en communication avec Chanzy ; que, par des

considérations qu'il ne peut rendre publiques, ils regardent tous

deux comme d'un intérêt véritable qu'Alençon se défende à

outrance ; que le salut de la patrie peut être attaché à ce qu'il

résiste pendant un certain temps ; que l'intérêt particulier de la

ville doit céder à l'intérêt général ; qu'il faut que l'ennemi soit

retardé dansson invasiond'Alençonpartous les moyens possibles,

dût-il n'en pas rester pierre sur pierre. Il ajoute que, du reste,

son intention est de n'avoir recours à la rupture des ponts et aux

barricades à l'intérieur que si les positions avancées ne peuvent

être maintenues.

M. Romet, appuyé par ses collègues, insiste pour avoir communication des ordres prescrivant la rupture des ponts et la

défense à outrance à l'intérieur de la ville, ordres qui n'ont

encore été donnés pour aucune ville ouverte, quelle que soit son

importance et la concentration des troupes chargées de la

défendre.

— 38 —

Refus du préfet. Il consent néanmoins à donner des ordres

qu'il a reçus une communication confidentielle au maire qui,

dans la mesure d'une discrétion nécessaire, en pourra faire part

au Conseil.

Bientôt le maire déclare à ses collègues que la seule dépèche

qui lui ail été communiquée a

trait à la rupture des ponts entre

Fresnay et Beaumont.

Enfin le préfet annonce sa visite au Conseil pour le lendemain

matin à 8 heures, pour diverses communications(1).

Tout en faisant la part de l'emphase et de l'exagération, on

doit convenir qu'il y

avait du vrai dans les déclarations du préfet.

Si la rupture des ponts de la ville et la défense à l'intérieur

n'étaient pas expressément commandées, il n'en est pas moins

vrai que les télégrammes du général Chanzy poussaient énergiquement à la résistance, et que ceu* du ministre donnaient un

pouvoir considérahle au préfet (2). Mais alors, qui l'empêchait de

produire ces pièces et d'établir ainsi son autorité contestée ? Ne

les trouvait-il pas suffisamment claires? Ne craignait-il point

aussi, par hasard, que le général investi de l'autorité de par la

la loi, en relations suivies, lui aussi sans doute, avec le général

Chanzy et avec le gouvernement

,

ayant reçu de son côté des

communications analogues à celles du préfet, peut-être les

mêmes, mais leur ayant donné une interprétation différente,

n'en prit occasion pour s'opposer à ses desseins ? On a dit aussi

que la rupture des ponts sur la Sarthe, prescrite par Chanzy

comme nécessaire à l'époque où il comptait effectuer sa retraite

par Alençon et Prez-en-Pail et faire de la Sarthe une de ses

grandes lignes de défense, n'ayant plus sa raison d'être depuis

que Gambetla l'avait obligé à changer ses plans, avait dû être

contremandée par lui, si elle ne l'était suffisamment par la force

des choses. Dans cette hypothèse, le préfet, aurait simplement

fait une erreur de date

,

appliquant au 15 janvier des mesures

qui ne pouvaient s'appliquer qu'au 12 ou au 13. Quoiqu'il en

soit, il y a

là un point obscur qu'il est difficile de trancher.

Les points obscurs ne manquent pas d'ailleurs à celle triste

époque.

(1) Procès-verbaux des délibérations du Conseil municipal du 14 janvier,

8 heures du soir.

(2) Noie explicative du préfet.

— 39 —

Ces luttes intestines à l'approche de l'ennemi duraient encore

le lendemain. Les travaux de mines et de barricades se poursuivaient, mais avec mollesse et lenteur; on sentait que ceux qui

étaient chargés de les faire ne s'acquittaient de leur besogne qu'à

contre-coeur. Un employé avait même osé pénétrer jusqu'au

préfet et lui exposer respectueusementl'inutilité des travaux et le

danger qu'ils constituaient pour la ville. Il ne fut pas tenté d'y

revenir. F...-moi le camp, s'écria le haut magistrat en fureur. Je

me f... pas mal de la ville. Périsse Alençon ; qu'il n'en reste pas

pierre sur pierre. Ce que je veux, c'est la résistance,la résistance

à outrance. Allez et obéissez. Cependant le 15 au matin, un seul

pont important, celui du chemin de fer, sur la Sarthe, était

détruit, et le général de Malherbe, défendant sous sa propre responsabilité la destruction des autres, se montrait disposé à

l'empêcher, même par la force. Des pétitions se signaient, surtout dans le quartier de Montsort ;

le Conseil municipal, en

attendant le préfet qui ne venait pas, écoutait les observations

de plusieurs de ses membres « contre un système de défense

«

qui ne peut, disaient-ils, avoir pour résultat que de prolonger

«

la résistance et qui, cependant, entraînerait la ruine de la

«

ville... Des communications verbales de M. le Préfet, il résulte,

«

ajoutaient ces membres, que c'est lui qui, par une interpréta-

«

tion qui lui appartient, s'est créé un système désastreux de

«

défense ; que son patriotisme, qui ne peut être éclairé par des

«

connaissances militaires auxquelles il est étranger, se fait illu-

«

sion sur la portée de ces mesures, et que le Conseil municipal,

« par un silence qui serait coupable, ne peut les sanctionner.

« Sur quoi, le Conseil municipal, à l'unanimité,

«

Proteste de son dévouement à la défense nationale. Déclare,

« au nom de la ville et de la garde nationale tout entière, que la

«

défense aux postes en avant de la ville et qui ont été indiqués

« par l'autorité supérieure, doit être énergiquement soutenue.

« Mais, considérant que la rupture des ponts intérieurs et la

«

défense dans l'enceinte même de la ville essentiellement

« ouverte ne sont prescrites par aucun ordre spécial du ministre

«

de la guerre ou du général Chanzy.

«

Considérant que l'autorité militaire et le Comité de défense

« ont été d'avis que la ville ne devait et ne pouvait être défendue

« que dans ses postes avancés.

— 40 —

« Considérant qu'après l'abandon de ceux-ci, toute autre

«

défense, en l'absence de forces et d'artillerie suffisantes, serait

«

désastreuse, sans être utile, compromettrait même le mouve-

« ment de nos troupes.

«

Refuse énergiquement son concours aux ordres émanés de

« M. le Préfet »

(1).

Une nouvelle séance fut indiquée pour 10 heures, afin d'entendre les explications du préfet. Le général y assista. Après des

altercations assez vives entre le préfet, qui se dit muni d'ordres

formels auxquels il ne peut faillir, le Conseil municipal, peu

convaincu par ses déclarations et le général qui persiste dans son

opinion de concentrer en avant toute la défense, sans exposer la

ville aux dangers d'une résistance intérieure qui n'aurait aucune

efficacité réelle, la rupture des ponts ne pouvant pas entraver

sérieusement la marche de l'ennemi, on convint d'en référer

au général Cbanzy et de s'en rapporter à sa décision (2).

Et pendant ce temps-là, on se battait aux portes d'Alençon !

Ces longues citations étaient nécessaires pour nous aider à

juger, s'il est possible, une situation unique dans l'histoire de

notre ville. Il ne s'agissait de rien moins en effet que de savoir

si, oui ou non, elle allait être bombardée, détruite peut-être,

livrée dans tous les cas aux horreurs de l'incendie et du pillage.

Que faut-il penser, en définitive, du système du préfet? 11 est

certain que, s'il avait dû avoir quelque efficacité, s'il avait été

commandé par la nécessité ou par les ordres du général Chanzy

comme devant contribuer au salut du pays, il n'y avait pas à se

préoccuper des conséquences;

il fallait s'y soumettre, coûte que

coûte. Mais cette nécessité, cette efficacité, ces ordres existaientils ? On a vu les télégrammes de Chanzy cités par le préfet luimême ;

avaient-ils ce caractère formel et positifd'un ordre militaire qui n'admet ni examen ni réplique ; ou ne prescrivaient-ils

pas simplement la résistance dans les limites de la possibilité

ordinaire? Y était-il question de défense dans les rues de la ville,

de barricades, de rupture de ponts à l'intérieur? Le préfet, d'un

autre côté, était-il apte à interpréter et à exécuter ces ordres?

Ses décisions pouvaient-elles être autre chose que les décisions

(1) Conseil municipal, 15 janvier, 8 heures du matin.

(2) Conseil municipal, 15 janvier, 10 heures du malin.

T-. 41 —

d'un homme ardent, héroïque, si l'on veut; mais d'un homme

qui n'y entend rien et que son défaut de lumières et de sagesse

éloigne du but qu'il poursuit lui-même ? S'imaginait-il, par

hasard, que les Prussiens allaient s'engager dans les rues de la

ville et y livrer un combat incertain et inégal? C'eût été bien peu

connaître leurs habitudes de prudence. Avant donc que d'entrer

dans la ville, ils n'auraient pas manquer de s'y préparer un accès

facile en la bombardant sans danger pour eux, jusqu'au moment

où nous aurions trouvé assez de femmes et d'enfants tués ou

blessés, assez d'incendies,assez de ruines pour leur ouvrir nousmêmes nos portes. Le préfet voulait le combat; de cette façon, il

ne l'obtenait même pas et permettait à l'ennemi de nous faire du

mal, presque sans représailles possibles.Au lieu doncde le laisser

venir et de concentrer la résistance trop près de la ville, que

n'allait-il l'attendre plus loin, dans des positions d'où ses obus ne

pourraient atteindre les habitants inoffensifs et où il l'obligerait

à se mesurer avec de véritables soldats ? Son système donc, bon

tout au plus comme moyen extrême, après avoir essayé de tous

les autres, et pour le cas seulement où l'attente d'un prompt

secours et un intérêt puissant eussent déterminé à se laisser

bombarder en silence, était inapplicable dans les conditions où il

était proposé. On comprend la rupture du pont du chemin de

fer; une gare est toujours une position importante, et il était bon.

surtout si l'on attendait du secours, de la garder le plus longtemps possible. Mais ni nos barricades, ni nos ponts rompus

n'étaient de nature à arrêter l'ennemi, par la raison bien simple

que lui-même ne songeait pas à s'y heurter.

Cette longue discussionnous a fait négligerlesfaits. D'ailleurs,

ce n'est pas encore le jour des grands événements. Signalons

toutefois, pour en finir avec cette journée du 14, les mesures

de précaution pour s'éclairer et se mettre à l'abri d'une surprise.

Des grand'gardes furent placées sur les routes; des éclaireurs à

cheval eussent été bien utiles ; mais les cavaliers étaient rares.

Quelques gendarmes, quelques chasseurs d'Afrique, c'était bien

peu, et il eût été urgent d'en augmenter le nombre; néanmoins,

malgré l'appel fait à la garde nationale, on ne put s'en procurer

beaucoup.

Signalons encore l'arrivée dans la soirée des mobilisés de

l'Orne et des francs-tireurs Lipowski. Bon nombre d'habitants

— 42 ^

en prirent chez eux ; mais la plupart furent réduits à coucher

dans les églises el les monuments publics. Triste nécessité, que

les soins de l'intendance et de la municipalité auraient pu éviter,

ce semble, à la majesté du culte et à la fatigue de ces malheureux. A Saint-Léonard, ils eurent au moins de la paille ; à NotreDame, ils furent obligés de dormir sur des chaises ou sur les

dalles humides, par un froid rigoureux. Le matin, au moment

de dire les premières messes, il en fallut réveiller un bon

nombre qui étaient pressés sur les degrés des autels. Combien

d'autres encore furent forcés de bivouaquer sur la place, au

milieu de la neige.

La garde nationale était convoquée pour le lendemain matin à

6 heures, à moins que le tambour ne l'appelâtdans la nuit ; mais

une partie resta jusqu'à 11 heures ou minuit sur la place et sous

la coupole de la Halle au blé, dans l'attente des événements qui

pouvaient surgir d'un moment à l'autre.

fin chapitre 03

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