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Histoire des mondes normands

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L'Occupation Prussienne a Alencon 1871 chapitre 01

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L'Occupation Prussienne a Alencon 1871

 L'occupation d'Alcnçon par les Prussiens en 1871, par

M. Henri BEAUDOUIN.

Retranscription pour le groupe cgs61, Th Nicolle..

*******************

Le travail que je publie aujourd'hui a été composé en grande

partie en 1871, c'est-à-dire au moment où venaient de se passer

les événements que je rapporte II a été fait d'après ce que j'ai

vu et éprouvé, plus encore que sur ce que j'ai lu ou entendu dire.

C'est donc, s'il en fut, une oeuvre personnelle et en quelque sorte

vécue. Cela ne m'a pas empêché, bien entendu, de m'entourerde

tous les documents et de tous les renseignements que j'ai pu

découvrir. N'étant ni militaire ni stratégiste, j'avais particulièrement des motifs de me défier de mes jugements pour tout ce

qui concerne les opérations militaires. Voici du reste la liste

des principales autorités auxquelles j'ai eu recours :

1° La Deuxième Armée de la Loire, par le général Chanzy.

In-8° 1871.

2° La Guerre franco-allemande de 1870-71, rédigée par la

section historique du Grand Etat-Major prussien. Traduction

par le chef d'escadron E. Costa de Serda, de l'état-major français. In-8° 1880, 2m9 partie. Tomes II et III (IV et V. de l'ouvrage

complet).

3° Les Combats d'Alençon, par M. Martin Le Neuf de

Neufville. In-8°.

4° Tableau statistique des perles des armées allemandes, etc.,

d'après les documents officiels allemands, par D. II. Leclerc,

capitaine au 101e régiment d'infanterie. 2me parlie.

5° Vandales et Vautours, par un franc

-

tireur du corps

Lipowski.

6° Registre des délibérations du conseil municipal de la ville

d''Alençon (14 janvier à 28 avril 1871).

7° Délibérations du Comité Militaire de défense du département

de l'Orne.

8° Note explicative sur les circonstances qui ont précédé et

suivi la défense d'Alençon, par M. Antonin Dubost, Préfet de

l'Orne.

9° Note de M. Eugène Gautier, sur les négociations pour la

contribution de guerre pendant l'armistice.

10° Le dossier des opérations de la commission d'enquête sur

les charges de l'occupation.

11° La collection du Journal d'Alençon, notamment les nos du

22 au 26 janvier et du 11 février 1871, sur le combat et l'occupation ; du 6 et du 8 avril, note explicative du Préfet.

12° La collection du Courrier de l'Ouest, notamment les nos

du 25 et du 26 janvier 1871.

13° Quelques extraits de journaux, notamment du Journal de

Fiers, du 18 au 25 janvier 1871.

M. Lecointre, ancien maire d'Alençon a réuni en un gros

volume de 329 pages in-folio tous les documents qu'il a pu se

procurer sur l'invasion d'Alençon. Son manuscrit est extrêmement précieux.

***********chapitre 1 *************

LES PREMIERS MOIS DE LA GUERRE.

Jusqu'au moment où les Prussiens menacèrent notre département, Alençon fut ce qu'étaient à peu près toutes les villes

éloignées du théâtre des hostilités. Il avait accueilli avec joie la

déclaration de guerre, et le mouvement que nécessite toute

grande concentration de forces militaire n'avait fait qu'accroître

son ardeur. On ne pouvait voir sans émotion les levées

d'hommes, les passages de troupes, l'enthousiasme des soldats,

faisant retentir les rues de leurs transports bruyants, trop

bruyants même, ou inscrivant sur leurs wagons ces mots

,

hélas ! si peu prophétiques : Train de plaisir pourBerlin, payé

par le père Guillaume.

Tout d'ailleurs inspirait la confiance. Nos troupes étaient si

vaillantes, nos généraux paraissaient si habiles, le Maréchal Le

Boeuf se disait si bien préparé, nos arsenaux, nos magasins

étaient, à ce qu'on prétendait, si bien garnis.

Nos mobiles eux-mêmes, mal équipés, mal commandés, nullement exercés, ne laissaient pas que de présager un utile soutien, si tant est qu'on ait jamais besoin d'eux. On aimait à les

voir sur la place faire l'exercice ;

leur maladresse, la gaucherie

et l'inexpérience des officiers aussi bien que des soldats faisaient

sourire tout d'abord ; mais bientôt on constatait leur bonne

volonté, leur ardeur, leurs progrès étonnants.

A quiconque aurait dit que nous avions trois fois moins de

soldats que nos ennemis; que nos mobiles ne seraient pas en

état d'aller utilement au feu avant des mois; que notre organisation militaire était défectueuse en beaucoup de points ; en un

mot, que nous n'étions pas prêts, c'est à peine si l'on eût daigné

faire une réponse.

Cependant, pour ne négliger aucune force, on avait jugé utile

de réorganiserles gardes nationales ; précaution bien superflue,

à ce qu'il semblait, et bonne, tout au plus, à répondre à un

besoin d'ordre local. D'après la loi stricte, la garde nationale ne

devait comprendre que les hommes en état de s'habiller à leurs

frais. On jugea néanmoins plus prudent d'en élargir les cadres

et d'y inscrire tous les citoyens. La ville se réservait de fournir,

quand il en serait temps, des uniformesà ceux qui ne pourraient

pas en acheter ; quant aux armes, on ne pouvait disposer que

de 400 fusils à piston, ancien modèle. C'était peu pour douze ou

treize cents gardes nationaux ; mais à quoi bon s'en préoccuper?

Pendant qu'on songeait ainsi à s'organiser, bien des motifs de

déception étaient venus ébranler la confiance. Les nouvelles des

défaites du commencement d'août et de l'entrée des Prussiens

sur le territoire français arrivaient à Alençon coup sur coup,

dans la journée du dimanche 14 août, alors qu'on était en train

d'élire un nouveau conseil municipal. Puis, les progrès de

l'ennemi, les victoires de Bazaine, les débats de la Chambre,

les communications du Comte de Palikao, attristaient ou encourageaient, irritaient ou réconfortaient, mais ne pouvaient décourager que les pessimistes. Comment croire que la France pût

être définitivement vaincue ? On se précipitait aux dépêches

télégraphiques ; on se transmettait les nouvelles, on se plaignait

de n'en pas avoir assez, espérant toujours qu'il en allait arriver

d'heureuses et de décisives.

Enfin le désastre de Sedan vint jeter la consternationdans

les esprits, et deux jours après, la proclamation de la République augmentait les inquiétudes des uns, tandis qu'elle inspirait à d'autres les espérances les plus chimériques. De la personne de l'Empereur, on s'en inquiétait peu ; mais un changement de gouvernement dans un pareil moment, alors que l'ennemi assiégeait Strasbourg, Metz et d'autres places fortes,

occupait nos provinces de l'Est, menaçait et allait bientôt

investir Paris, avait de quoi effrayer pour l'avenir de la France,

non pas seulement pour son avenir politique, mais surtout, car

c'était pour le moment, l'unique préoccupation, pour le succès

de ses armes.

L'avènementde la République eut donc à Alençon, comnie

ailleurs, pour premier effet de diviser les esprits.

Les hommes d'ordre, tous ceux qui mettent la France au

dessus des intérêts d'un parti, l'acceptèrent comme une nécessité

d'un moment, et, faisant plus que de s'y soumettre, n'hésitèrent

pas à lui prêter leur concours actif et dévoué, sauf à régler plus

tard, s'il y

avait lieu, les questions politiques.

Malheureusement les chefs du nouveau gouvernement, je

parle surtout de la délégation de province, au moins aussi soucieux, peut-être, de fonder la République que de sauver la

France, n'apportèrent à la défense ni la même abnégation, ni

le même patriotisme. Troublés d'abord et comme écrasés sous

le poids d'une charge trop lourde pour leurs épaules, ils laissaient écouler le temps, sans paraître songer que chaquejour

hâtait notre ruine, s'il ne préparait notre délivrance, quand leur

arriva en ballon un auxiliaire tout à fait inattendu, qui ne manquait certes ni d'énergie, ni d'activité, et à qui toute responsabilité était légère. Bientôt donc Gambetta eut effacé et absorbé

ses collègues, et la France, à l'humiliation de voir son sol foulé

par l'étranger, sentit s'ajouter la honte de subir, pendant quatre

longs mois, la dictature d'un avocat sans expérience.

Et la France, devant ce représentant improvisé de la défense

nationale, se soumit encore, tant elle redoutait d'affaiblir la

résistance !

Levées extraordinaires

,

dilapidation de nos ressources

,

emprunts, désorganisation des services, dissolution de nos

assemblées issues du suffrage universel et. leur remplacement

par des commissions administratives, omnipotence des préfets,

sous la main de leur tout-puissant chef, et prédominance de

l'autorité civile sur l'autorité militaire, même en ce qui concernait les questions militaires, destitutions arbitraires d'officiers

ou de généraux, plans de campagne ou de batailles imposés à

des hommes de guerre par un avocat, mépris constant de toute

loi, de tout conseil et de tout contrôle, tel est le résumé du

système qui prévalut à cette fatale époque.

Plusieurs de ces mesures furent adoucies dans la pratique

par le bon vouloir de quelques préfets. Notre paisible cité eût

été difficile à révolutionner ; et pourtant, elle ne manqua pas

plus que d'autres de brouillons qui, à défaut de désordres maté-

riels, n'auraient pas mieux demandé que d'amener des excitations fâcheuses. Ce fut donc un bonheur pour Alençon d'avoir

un préfet modéré et intelligent, M. Christophle, à qui ses qualités gagnèrent dès l'abord presque tous les esprits. Dévoué,

autant que qui que ce soit, au salut du pays, il eut pour principe que la violence et le bruit, loin d'assurer ce résultat, ne font

que le compromettre. Alençon lui sut gré de sa modération et

l'en récompensa, d'abord en lui rendant par son bon esprit

l'administrationplus facile, et plus tard, en l'appelant à défendre

ses intérêts à l'Assemblée nationale.

M. Christophle avait à sa discrétion maires et conseils municipaux ;

il nous laissa notre conseil municipal tout entier, et se

montra aussi heureux que la population de la réélection de notre

maire, M. Lecointre. Aussi, le Maire et le Préfet marchèrent

constamment d'accord, au grand avantage de la ville.

Les rapports du préfet avec le général avaient quelque chose

de plus délicat. Les pouvoirs militaires, accordés si malencontreusement aux préfets, ne pouvaient être qu'une source de

fausses mesures et de conflits. L'esprit de conciliation du général

de Malherbe et de M. Christophle facilitèrent une entente que le

gouvernement, central semblait, comme à plaisir, rendre impossible. Le préfet sut s'incliner devant l'expérience militaire du

général, et ne pas se mêler outre mesure de ce qu'il ne pouvait

savoir. Là encore, les hommes chargés d'exécuter les décrets

corrigèrent ce que les décrets avaient d'excessif et de vicieux.

Je voudrais avoir à citer sur notre ville quelques faits particuliers ; mais ils furent rares et peu saillants, tant que les troupes

ennemies ne la menacèrent pas d'une manière immédiate.

Un Comité chargé de la défense du département fut institué.

Ce comité, placé dans le principe sous la présidence du préfet

ne tarda pas à passer sous celle du général de Malherbe ; commandant la subdivision militaire de l'Orne. Les autres membres

étaient le général de Boisterlre, commandant de la garde nationale d'Alençon ;

l'ingénieur en chef du département du HautPlessis, MM. Grollier, ancien député, Lherminier, avocat,

Libert, docteur médecin. Ces trois derniers se retirèrent au

bout de peu de temps. Firent aussi partie de ce comité, ensemble

ou successivement, le commandant d'infanterie Lemaître, le

colonel d'artillerie en retraite d'Hostel, le colonel Tardy, de s

mobilisés de l'Orne, l'ingénieur de Domfront de la Tournerie,

M. Boissière. Au dessous de ce Comité était placé dans chaque

canton un comité de défense cantonale (1).

La garde nationale faisait son service et ses exercices comme

à l'ordinaire, peut-être un peu mieux qu'à l'ordinaire ; mais à

côté de quelques membres zélés, combien ne comptait-elle pas

de négligents. Les chefs eux-mêmes, ne prévoyant pas sans

doute qu'on dût jamais avoirbesoin d'elle, ne faisaient rien pour

lui inspirer de l'ardeur et du courage. Les engagements volontaires se continuaient, quoique lentement, malgré les appels

réitérés du gouvernement et du préfet ;

le recrutement de l'artillerie surtout présentait de grandes difficultés. Une compagnie

de francs-tireurs alençonnais, sous les ordres de M. de Botot,

s'organisait péniblement, sauf à se dissoudre plus tard avec une

déplorable facilité. Une autre, recrutée dans des conditions

différentes, se retira, avant d'être définitivement constituée

,

devant le décret qui plaçait les compagnies franches sous les

ordres du ministre de la guerre, et les soumettait à un service

rigoureux en dehors des limites du département. Les levées, les

révisions, les exercices des mobilisés se poursuivaient activement, mais, hélas ! ne comblaient que bien imparfaitement les

vides qui se multipliaient chaque jour dans nos armées. Les

mobiles étaient le diminutif de l'armée active ;

les mobilisés

n'étaient, à leur tour, que le diminutif des mobiles. C'était

surtout une grande difficulté pour eux de se trouver des chefs,

et, quoique presque jusqu'à la fin les nominations aient eu lieu à

l'élection, les électeurs n'étaient pas peu embarrassés pour se

trouver des officiers qui ne fussent pas trop incapables. Les uns,

propriétaires, commerçants, se recommandaient par leur position sociale, leur instruction, leur influence, mais ne savaient

rien des choses de la guerre ;

les autres, anciens soldats, se

souvenant plus ou moins de l'exercice, ignoraient le commandement et l'art de diriger les hommes. Heureux donc quand le zèle

d'une part, l'esprit de discipline d'autre part, suppléaient plus ou

moins à ce qui manquait d'ailleurs. On a vu placer à la tête de

 

bataillons de simples ouvriers, n'ayant d'autre recommandation

(1) Circulaire de M. Christophle, préfet de l'Orne, sur l'organisation de

la défense départementale. 23 septembre 1870.

que leurs sept ans de service en qualité de simples soldats.

D'autres fois, on était obligé d'aller chercher hors du bataillon

un ancien militaire, sorti caporal, après trois ans de service.

Le plus souvent, les nouvelles recrues arrivaient sans équipement, sans armes, sans uniformes. Le Conseil général vola

2,500,000 francs, pour subvenir aux frais de la défense ;

le conseil municipal, de son côté, vota, pour le môme objet, un crédit

de 50,000 francs, acheta des chassepots pour ses mobilisés et

pourvut, autant qu'il était possible à leur équipement. Par suite,

certains travaux, qui d'abord avaient été conduits assez mollement, se poursuivirent avec une activité dévorante, à mesure que

les circonstances se firent plus impérieuses. La ville et les campagnes environnantes se transformèrent, en quelque sorte, en un

vaste atelier ; mais ne pouvaient qu'à grande peine fournir en

quantités suffisantes vareuses, pantalons, souliers, képis, sacs,

tentes de campement, etc.

Mais il n'y avait pas seulement à songer aux combattants :

la

guerre a ses nombreuses victimes, qu'on ne peut laisser sans

secours. Ce lut surtout de ce côté que la charité privée dirigea

son action. Qui n'avait à l'armée un fils, un frère, des parents,

des amis ? On espérait leur rendre le ciel favorable, leur épargner peut-être des blessures ou la mort, en venant au secours

de leurs camarades. On ne voyait dans toutes les mains que

charpie ou bandes de pansement. Puis, la saison froide approchant, des quêtes et des ateliers s'organisèrent pour acheter et

fabriquer des gilets de laine et des cache-nez. Des dames s'astreignirent à se trouver au passage de tous les trains, pour distribuer aux soldats blessés, malades ou simplement fatigués, des

vivres, du tabac, des rafraîchissements. Des particuliers offrirent des ambulances ; mais, à ce sujet, l'action privée était

évidemment insuffisante. Les malades, encore plus que les

blessés, affluant de tous côtés,' la petite vérole commençant ses

ravages, l'hôpital se vit obligé de renvoyer dans leurs famillesj

moyennant une rétribution convenable, ses vieillards,

.

ses

enfants, ceux de ses malades qu'il était possible d'évacuer, de

n'en plus admettre d'autres qu'à la dernière extrémité, et de

réserver presque tous ses lits pour les militaires. Plus tard, ce

ne fut pas seulement l'hôpital qui dut avoir cette destination

;

l'Ecole Normale d'instituteurs, la caserne de la Sénatorerie,

9

l'hôtel de la gare, l'ancienne maison de la Providence, un certain nombre de maisons particulières la reçurent, à leur tour.

Outre les aumôniers attachés 'à nos corps départementaux en

campagne, des aumôniers spéciaux voulurent se consacrer au

service de chacune de ces ambulances. Des religieuses de tout

ordre, spécialement celles de la Miséricorde, des personnes du

monde même se dévouèrent L. cette oeuvre, qui n'était pas sans

péril. Plusieurs payèrent de leur vie leur admirable charité.

Nous n'avions plus seulement à supporter les effets lointains

de la guerre ; son souffle brûlant s'approchait ; bientôt il allait,

en quelque sorte, nous envelopper.

Fin chapitre 01

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