Histoire des mondes normands
Le Mont-Saint-Michel apparaît, dès la fin du Moyen Âge, comme un lieu de détention commode par son isolement et ses fortifications. Au XVIIIe siècle, il est surnommé la « Bastille des mers », car le roi de France y exile des prisonniers par lettres de cachet. Les moines devenant moins nombreux, le rôle de l’abbaye tend à se réduire et des locaux sont progressivement affectés à l’incarcération de prisonniers. La Révolution chasse les derniers religieux et libère les prisonniers de la monarchie mais bientôt, elle envoie au Mont des prêtres (réfractaires puis constitutionnels), des chouans et des condamnés de droit commun. Napoléon Ier et Louis XVIII en font une maison de force, humide et glaciale, pour les condamnés aux travaux forcés.
Sous Louis-Philippe, Adolphe Thiers, secrétaire d’État au département du Commerce et des Travaux publics, alors en charge des prisons, entreprend de réformer le code pénal. Une peine nouvelle, la détention en forteresse, est établie pour les auteurs de crimes politiques. Le Mont devient l’une de ces forteresses dont Thiers fixe, par ordonnances, arrêtés et circulaires, le régime intérieur. Mais le goût renaissant pour le Moyen Âge suscite la réaction d’écrivains et d’amateurs d’art qui s’élèvent contre l’utilisation du Mont-Saint-Michel comme prison.
Le Mont-Saint-Michel en 1842
Le Mont connaît un véritable état de délabrement au temps de la prison centrale. Des ruines sont partout visibles : l’hôtellerie, à gauche, s’est effondrée en 1817. Cinquante ans avant l’érection de la célèbre flèche, les bras d’un télégraphe se profilent au sommet. Les remparts sud, construits pour protéger l’abbaye et le village contre les menaces de la guerre de Cent Ans, sont repérables : à droite, les tours de l’Arcade et du Roi, vers le centre, l’échauguette de la Pilette et, à gauche, les bâtiments des Fanils, magasins-dépôts du monastère défendus par la tour Gabriel. Des pièces d’artillerie hors d’usage jonchent la base des murailles. L’aspect du monument transformé en prison impressionne alors vivement Victor Hugo[1].
L’incarcération des « politiques » se fait, de 1830 à 1844, dans les anciens logis de l’abbé, hauts bâtiments étayés par des contreforts et des arcs de décharge, situés en contrebas de l’église. Remaniés au XVIIe et au XIXe siècle, ils sont appelés Grand et Petit Exil. L’étroitesse de leurs ouvertures résulte des bouleversements qu’a subis leur architecture intérieure. Pour réaliser vingt petites chambres dont chacune accueille deux ou trois détenus, on a aménagé trois étages au lieu de deux et multiplié les cloisons.
Ce dessin d’une grande exactitude archéologique est dû au décorateur de théâtre Charles Séchan (1803-1874). Il participe, comme lithographe, avec le peintre Eugène Cicéri (1813-1890) et nombre d’autres artistes à l’illustration des Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France du baron Taylor et de Charles Nodier : vingt-trois volumes grand in-folio paraissent de 1820 à 1878, contenant plus de 3 000 lithographies. Les Voyages annoncent vouloir « disputer au marteau des barbares les débris des chefs-d’œuvre ».
La salle des Chevaliers transformée en atelier de filature de coton
La lithographie montre les chapiteaux du XIIIe siècle et évoque avec un « pittoresque » discret le fonctionnement de la centrale. En fait, l’administration pénitentiaire, aussi peu soucieuse du respect des bâtiments de l’abbaye que des conditions d’hygiène dans lesquelles vivent, selon les années, de huit cents à mille détenus de droit commun, a implanté des ateliers de filature du coton, de rouennerie, de tisseranderie, de fabrication de chapeaux de paille et de chapeaux vernis dans les grandes salles abbatiales. Il faut imaginer de même l’église tout entière divisée par des planchers, avec des dortoirs sur deux étages dans la nef et des ateliers dans le chœur !